Dragon Ball à Cergy : quand une passion présidentielle tient lieu de politique industrielle

Dragon Ball à Cergy : quand une passion présidentielle tient lieu de politique industrielle

Dragon Ball à Cergy : quand une passion présidentielle tient lieu de politique industrielle
Programme 2027 · Pilier Économie · Tribune

Dragon Ball à Cergy : quand une passion présidentielle tient lieu de politique industrielle

Six milliards d’euros saoudiens, trois parcs d’attractions, 22 000 emplois annoncés. Et à l’origine, si l’on en croit l’Élysée, une conversation sur les mangas. Réjouissons-nous. Puis réfléchissons.

Publié le 25 août 2026 — Élysée-Conseils, think tank citoyen

1. L’anecdote que l’Élysée raconte volontiers

Le 24 août 2026, Emmanuel Macron a reçu à l’Élysée le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. Au menu : partenariat de défense, contrats pour CMA-CGM et Alstom, crises du Moyen-Orient. Mais le projecteur présidentiel s’est braqué sur autre chose : six milliards d’euros d’investissements saoudiens pour bâtir trois parcs d’attractions à Cergy-Pontoise, avec 22 000 emplois directs à la clé. « Du jamais vu depuis Disneyland Paris », s’est félicité le chef de l’État.

Jusqu’ici, rien que de très classique. C’est la genèse du projet qui mérite le détour. Selon une conseillère du président, tout serait né d’une discussion informelle en décembre 2024 à Riyad, lorsque les deux hommes ont découvert leur « passion commune » pour les mangas, « et notamment Dragon Ball Z ». Neuf mois plus tôt, le 8 mars 2024, Emmanuel Macron avait publié sur X un hommage bilingue à Akira Toriyama, créateur de Dragon Ball, illustré d’un dessin que le mangaka lui avait dédicacé : plus de vingt millions de vues.

Ce qui est officiel, ce qui ne l’est pas

La conversation de Riyad et la passion partagée pour les mangas sont racontées par l’Élysée lui-même. En revanche, le thème Dragon Ball du premier parc n’est ni confirmé ni démenti, aucun accord de licence avec les ayants droit n’a été rendu public, et personne n’établit officiellement de lien entre le tweet de mars 2024 et le projet. Nous relatons donc une anecdote, pas une chaîne causale démontrée. Nous la relatons parce que c’est la présidence de la République qui la met en avant — et que ce choix de récit dit quelque chose.

Alors permettons-nous une rêverie. Et si le président de la République avait été passionné d’ingénierie ? De physique des matériaux ? D’économie du temps long ? D’humanisme, même ? De quoi aurions-nous parlé, ce soir-là, à Riyad ? D’un lanceur réutilisable européen. D’un campus universitaire de rang mondial. D’un CHU neuf pour un territoire qui n’en a plus. Le hasard des affinités présidentielles nous a donné un parc à thème.

Un chef d’État n’est pas payé pour avoir des passions. Il est payé pour avoir une stratégie.

2. Six milliards d’euros : l’ordre de grandeur qu’on n’ose plus regarder

Six milliards d’euros, c’est une somme que la France ne sait plus mobiliser pour elle-même. Mettons-la en regard de ce qu’elle achète ailleurs.

~4 Md€Coût total de développement du lanceur Ariane 6, dont 2,24 Md€ financés par la France
4,4 Md€Budget transport spatial de l’ESA pour l’ensemble des 23 États membres, période 2026-2028
1 à 3 Md€Coût estimé par le Sénat d’un programme européen de lanceur réutilisable
~1,2 Md€Ordre de grandeur d’un CHU neuf en France

Autrement dit : pour le prix de trois parcs d’attractions, l’Europe finance intégralement le développement d’Ariane 6 — et il lui reste de quoi lancer le programme de réutilisabilité qu’elle repousse depuis dix ans. Ou de quoi construire quatre à cinq hôpitaux universitaires. Ou de quoi doter durablement plusieurs pôles de recherche.

3. Le paradoxe spatial : nous avions ce qu’ils cherchent

Le plus savoureux est ailleurs. Sur le spatial, l’Arabie saoudite part de très loin et dépend presque intégralement des États-Unis. Le Royaume a signé les accords Artemis en juillet 2022, envoyé ses deux premiers astronautes vers l’ISS en mai 2023 à bord d’un Falcon 9 de SpaceX via la société américaine Axiom, puis signé en mai 2025 un accord avec la NASA pour embarquer son premier satellite scientifique sur la mission Artemis II. Chaque étape passe par un opérateur américain, un lanceur américain, un programme américain.

La France, elle, possède un centre spatial guyanais, une agence qui pilote des programmes internationaux, un moteur réutilisable en développement, un démonstrateur mené avec les agences allemande et japonaise, et une filiale de lanceur réutilisable née en 2022. Elle a la base industrielle. Elle n’a pas l’argent — ou plutôt, elle n’a pas décidé de le mettre là.

Nous avions un partenaire qui cherche à sortir de la dépendance américaine dans le spatial. Nous lui avons vendu un parc d’attractions.

Un co-investissement franco-saoudien sur l’accès autonome à l’espace aurait servi les deux Vision : la leur, qui veut sortir du pétrole et de la tutelle technologique ; la nôtre, qui veut rester une puissance. Ce partenariat-là ne se serait pas décidé au détour d’une conversation sur les mangas. Il aurait demandé une doctrine, une administration préparée, un mandat clair. C’est précisément ce qui manque.

4. « Ça crée de l’emploi » : le vrai et le faux

Soyons honnêtes, car l’honnêteté est la condition de la crédibilité. Oui, cet investissement crée de l’activité réelle. Des chantiers français. Des salaires versés en France, avec les cotisations qui vont avec. De l’impôt sur les sociétés acquitté en France. Un foncier valorisé. Une friche — l’ancien parc Mirapolis, à l’abandon depuis 1991 — remise en service. Rien de tout cela n’est négligeable, et nous ne ferons pas semblant du contraire.

Mais un investissement étranger n’est pas un don. C’est un capital placé qui, par construction, appelle un rendement. La valeur créée au-delà des salaires et de l’impôt — les dividendes, la plus-value à la revente, la propriété du foncier et des murs — repart vers l’actionnaire. Nous encaissons le flux de court terme ; nous cédons le stock de long terme.

Le chiffre qu’aucune annonce ne cite

La position extérieure nette de la France — ce que les Français possèdent à l’étranger moins ce que les étrangers possèdent en France — s’est dégradée à –885,4 milliards d’euros fin 2025, soit –29,6 % du PIB, contre –704 milliards un an plus tôt (Banque de France, rapport 2025). Dans le même rapport, le gouverneur relève lui-même l’écart « assez fort » entre ce qui est annoncé lors des sommets Choose France et ce que montre la balance des paiements : les investissements directs étrangers en France ont atteint en 2025 leur plus bas niveau depuis 2020.

Voilà la trajectoire réelle, derrière les communiqués. Nous ne sommes pas en train d’attirer des capitaux : nous sommes en train de devenir un actif que d’autres achètent.

5. Le contre-modèle japonais

Puisque le manga est le prétexte de cette affaire, allons chercher la leçon au Japon. Le Japon est plus vieux que nous, plus endetté que nous, avec une démographie plus dégradée. Et il tient. Pourquoi ?

Parce qu’il a passé quarante ans à faire exactement l’inverse de ce que nous faisons. Ses actifs extérieurs nets atteignaient 533 000 milliards de yens fin 2024, soit environ 3 700 milliards de dollars — un record historique. Résultat : le Japon vit largement des revenus de ses investissements à l’étranger. Son excédent de revenus primaires dépasse régulièrement son excédent commercial et compense structurellement le déclin de sa base productive intérieure. Le vieillissement japonais est financé par le reste du monde.

Une société qui vieillit doit devenir créancière du monde. La France, elle, en devient la débitrice — et se console avec des parcs à thème.

C’est la question de fond que nul ne pose : dans quinze ans, quand le ratio actifs/retraités se sera encore dégradé, de quoi vivrons-nous ? Des dividendes que nous percevrons ailleurs, ou des pourboires que nous encaisserons ici ?

6. Changer de logiciel

Le problème n’est pas Emmanuel Macron. Le problème est un logiciel partagé par une classe politique entière, de droite comme de gauche, et qui tient en trois lignes :

  • L’annonce vaut politique. Un protocole d’accord signé devant les caméras n’est pas un contrat : ni calendrier, ni maîtrise foncière, ni autorisation d’urbanisme, ni licence de propriété intellectuelle ne sont acquis à ce stade. Les 22 000 emplois sont une estimation, pas un engagement.
  • Le mandat vaut horizon. On arbitre à cinq ans ce qui se décide à trente. Un parc ouvre vite et se coupe le ruban ; un programme spatial ou une refondation hospitalière produit ses effets sous le mandat du successeur. Le calcul est vite fait — et il est toujours mauvais.
  • Le flux vaut richesse. On mesure le succès en investissements annoncés, jamais en patrimoine national net. C’est ainsi qu’on peut afficher des records à Choose France pendant que la position extérieure nette perd 180 milliards en un an.

Il y a cinquante ans, ce pays décidait un programme électronucléaire en dix-huit mois, lançait le TGV, construisait Ariane, bâtissait des CHU, exportait sa recherche médicale. On peut discuter chacune de ces décisions. On ne peut pas discuter qu’elles engageaient trente ans. Aujourd’hui nous discutons du thème du deuxième parc.

La France ne devient pas un musée par accident. Elle le devient parce que, décision après décision, nous choisissons la rente touristique contre la capacité productive, l’annonce contre la stratégie, le ruban contre le brevet. Un pays qui accueille les capitaux du monde entier sans jamais placer les siens finit par appartenir au monde entier.

Une autre idée de la France est écrite. Elle n’est pas à Disneyland.

Dans Une certaine idée de la France 2050, je propose une vision de long terme pour ce pays : une France qui produit, qui investit, qui détient — et qui décide encore de son avenir en 2050. Pas une France qui vend ses friches et loue ses paysages.

Cette vision, nous la traduisons en programme. Élysée-Conseils co-construit un programme présidentiel open source pour 2027, autour de trois piliers : Environnement, Social, Économie. Ce texte-ci relève du pilier Économie. Vos contributions sont attendues : mesidees@elysee-conseils.frwww.elysee-conseils.fr

Sources
  • AFP / France 24, « Près de Paris, l’Arabie saoudite va financer trois parcs d’attractions », 24 août 2026.
  • franceinfo, « Six milliards d’euros et 22 000 emplois potentiels », 24 août 2026.
  • Banque de France, La balance des paiements et la position extérieure de la France 2025, juillet 2026.
  • Sénat, rapport « Lanceurs spatiaux : restaurer l’ambition spatiale européenne ».
  • ESA, budget 2026-2028 adopté le 27 novembre 2025 ; CNES, programmes Prometheus et Callisto.
  • NASA / Saudi Space Agency : accords Artemis (juillet 2022), mission Axiom-2 (mai 2023), accord Artemis II (mai 2025).
  • Ministère japonais des Finances, actifs extérieurs nets à fin 2024.
  • Emmanuel Macron, hommage à Akira Toriyama, X, 8 mars 2024.

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