Du logement social au ménage accompagné

Du logement social au ménage accompagné

Logement · Chapitre 2

Du logement social au ménage accompagné

Depuis quarante ans, la politique du logement social finance des murs. Le résultat : un parc de 5,45 millions de logements qui ne couvre pas les besoins, concentre la précarité et immobilise ceux qu’il abrite. Et si l’aide suivait la personne plutôt que le bâtiment ?

Élysée Conseils · Philippe Agnelli · Rapport Logement, chapitre 2 · 15 mai 2025

L’essentiel

  • Parc social : 5,45 millions de logements en 2024, pour 68,6 millions d’habitants.
  • Seulement 85 300 agréments en 2024 — et à peine 10 % des demandes satisfaites en Île-de-France.
  • Le modèle actuel produit de l’enclavement : concentration spatiale, stigmatisation, absence de fluidité.
  • Proposition : un complément de loyer dégressif attaché au ménage, utilisable dans les 44 millions de logements du parc français.
  • Effet clé : aucun effet de seuil. Progresser professionnellement ne fait plus perdre son logement.
Partie I

Le constat d’un système à bout de souffle

Ce texte est l’un des chapitres d’une réflexion d’ensemble sur le logement, adressée à M. Marc-Philippe Daubresse, sénateur du Nord, et à M. Mickaël Cosson, député des Côtes-d’Armor, chargés d’une mission parlementaire sur le statut du bailleur privé.

Depuis plus de quatre décennies, la politique française du logement social repose sur une logique unique : construire des logements dédiés. Cette stratégie quantitative atteint aujourd’hui ses limites, en efficacité comme en équité.

10 %

des demandes de logement social satisfaites en Île-de-France. En 2024, 85 300 agréments seulement ont été délivrés à l’échelle nationale.

Pour un parc de 5,45 millions de logements et 68,6 millions d’habitants

Quatre causes bien identifiées expliquent ce blocage chronique :

  • La rareté du foncier constructible et les lourdeurs administratives freinent toute mise en chantier rapide.
  • Le rejet local croissant des nouveaux projets crée des tensions territoriales durables.
  • La concentration spatiale du parc, souvent cantonné à des quartiers périphériques ou à des ensembles stigmatisants, alimente des dynamiques de relégation.
  • L’absence de fluidité : des familles demeurent durablement dans le parc même lorsque leur situation financière s’est améliorée — parce que le système les y encourage.

Ayons le courage de le reconnaître : ce modèle coûteux favorise l’enclavement social et territorial. Ce n’est pas un défaut d’exécution, c’est une conséquence de sa conception même.

Partie II

La vision : du « logement social » au « ménage accompagné »

La dignité d’un individu ne se mesure pas à son assignation perpétuelle dans un logement subventionné, mais à sa capacité à choisir librement son parcours résidentiel.

Je propose de substituer à la notion de logement social celle de ménage accompagné : fonder la politique du logement non sur les murs — PLAI, PLUS, PLS, PLI1 — mais sur les personnes.

Aujourd’hui : l’aide au bâti

On subventionne la construction d’un logement, qui reste « social » à vie. Le ménage y est rattaché ; s’il progresse, il risque de le perdre.

Demain : l’aide au ménage

Un complément de loyer ciblé, attribué selon la situation réelle du foyer, et utilisable dans le parc privé. L’aide décroît avec les revenus, sans rupture.

Le complément serait calculé en fonction de critères concrets : niveau de revenus, composition familiale, handicap éventuel, perspectives de mobilité, projet familial. L’État devient garant de l’accès au logement dans le parc diffus, en assurant au propriétaire le versement intégral du loyer — via un mécanisme inspiré de Visale, renforcé et universalisé.

Partie III

Les modalités du dispositif

Trois piliers

  1. Une gestion unifiée par le Trésor public. Le loyer est prélevé chaque mois directement auprès du locataire. Si celui-ci perd son emploi, l’assurance chômage prend le relais. Les aides sociales — CAF, aides locales — sont intégrées automatiquement. Le propriétaire perçoit la totalité du loyer, de façon garantie et transparente, impôts fonciers déduits à la source.
  2. Un complément dégressif. Il décroît progressivement et linéairement avec les revenus du ménage. Aucun effet de seuil : le retour à l’autonomie n’entraîne ni rupture brutale, ni désincitation à reprendre une activité.
  3. Un accompagnement pluridisciplinaire. Un référent social (petite enfance, isolement, violences conjugales), un conseiller France Travail pour l’emploi et la formation, un conseiller logement pour le suivi administratif et résidentiel.

Un modèle souple et réversible. Lorsque le ménage retrouve une autonomie durable, il garde la liberté de conserver son logement — qui n’est pas estampillé « social » — ou de déménager. Cette fluidité évite les ruptures de parcours et encourage la mobilité résidentielle ascendante.

Partie IV

Un exemple concret

Une famille modeste identifiée comme « ménage accompagné » souhaite louer un appartement à 1 500 € à Lyon. Elle peut en assumer 900 €.

Le mécanisme, année après année
Situation Part du ménage Complément
À l’entrée dans le logement 900 € 600 €
Les revenus progressent 1 150 € 350 €
Autonomie financière atteinte 1 500 € 0 €

Le propriétaire perçoit 1 500 € dans tous les cas. La famille, elle, ne subit ni contrôle humiliant, ni menace d’expulsion à mesure qu’elle progresse. Les enfants grandissent dans le même quartier, la même école. L’aide diminue naturellement, sans rupture ni précarisation.

Cette approche supprime l’effet pervers du logement social à vie, et ouvre les 44 millions de logements du parc français à une solidarité moderne, universelle et respectueuse de la liberté de chacun.

L’éducation, la stabilité familiale et la réussite professionnelle trouvent là un terreau favorable. Comme le disait Abraham Lincoln : « Si vous pensez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance. »2

En garantissant un logement digne sans ficher ni humilier, nous investissons dans les talents, les enfants et les familles qui bâtiront la France de demain.

Notes

  1. PLAI (prêt locatif aidé d’intégration), PLUS (prêt locatif à usage social), PLS (prêt locatif social) et PLI (prêt locatif intermédiaire) sont les catégories de financement qui déterminent les plafonds de ressources et de loyer d’un logement social. Ce sont des catégories attachées au bâtiment, non au ménage — c’est précisément ce que cette proposition entend renverser.
  2. Cette formule est très largement attribuée à Abraham Lincoln, mais aucune source primaire ne l’atteste dans ses écrits ou discours. Elle est aussi prêtée à Derek Bok, ancien président de Harvard. Nous la citons pour sa justesse, non pour son pedigree.

Références vérifiées

  • Ministère du Logement — bilan annuel des agréments de logements sociaux.
  • USH (Union sociale pour l’habitat) — données sur le parc locatif social.
  • Insee — recensement et parc de logements en France.
  • Action Logement — dispositif de garantie Visale.
  • Rapport complet : Sortir de la crise du logement — Propositions, Philippe Agnelli, Élysée Conseils.

Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

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