Expertise publique · Souveraineté scientifique
Nous n’avons pas Trump. Mais nous avons des idées pour faire taire la science
À Washington, vingt-deux scientifiques du National Science Board révoqués par courriel. À Paris, un guide de l’ADEME destiné aux maires dépublié après quarante-huit heures, sur ordre de Matignon, sans explication. Deux échelles, deux pays — rigoureusement la même histoire.
L’essentiel
- Le guide « Demain mon territoire » — 100 pages, 23 fiches pratiques, co-signé par trois ministres — a été retiré sans justification.1
- Il ne faisait qu’aider les maires à appliquer le droit existant : loi APER, loi EGAlim, zéro artificialisation nette, plan national d’adaptation.
- L’ADEME et l’OFB subissent depuis dix-huit mois une séquence d’attaques convergentes : budget, mise en cause publique, projet de loi.
- Aux États-Unis, la même mécanique à plus grande échelle : soixante-seize ans de gouvernance scientifique indépendante effacés en quelques heures.
- Notre position : un pays qui se prive de son expertise indépendante se condamne à piloter à l’aveugle.
Deux scènes, fin avril 2026
Vendredi 25 avril, Washington. Marvi Matos Rodriguez relit un rapport pour le compte du National Science Board — l’organe qui, depuis 1950, oriente les choix scientifiques du gouvernement fédéral américain. Un courriel arrive : son mandat est terminé, avec effet immédiat. Aucune justification. Aucun appel possible. Au même moment, vingt et un autres scientifiques reçoivent le même message.
Quelques jours plus tard, Paris. Sur le site de l’Agence de la transition écologique, un guide de cent pages disparaît. Co-signé par trois ministres, l’ADEME et l’Office français de la biodiversité, il proposait aux maires vingt-trois fiches pratiques. Il aura été en ligne quarante-huit heures. L’ordre vient de Matignon. Aucune explication fournie.1
Ces deux scènes n’ont, en apparence, rien en commun. Pas le même pays, pas la même institution, pas la même échelle. Et pourtant, elles racontent rigoureusement la même histoire.
Celle d’exécutifs qui ne supportent plus que des agences indépendantes, financées par l’argent public et dotées d’une expertise scientifique, échappent à leur contrôle politique direct. Celle d’une époque où la compétence technique est devenue un obstacle plutôt qu’un atout.
Anatomie d’une censure
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut lire le document censuré. Je l’ai fait.
Cent pages. Vingt-trois fiches thématiques : énergies renouvelables, alimentation durable, gouvernance citoyenne, sobriété, bâtiments, déchets, santé, biodiversité, mobilités, adaptation, financement. Chaque fiche suit la même architecture : pourquoi le sujet importe, quelques chiffres sourcés — FEDENE, ADEME, INSEE, INRAE, Cerema —, ce qu’un élu peut faire concrètement, et trois ou quatre exemples de communes qui l’ont déjà fait.
Le ton est celui d’un manuel professionnel. Aucune posture militante. Aucune charge idéologique. Aucune injonction.
« Avec le guide Demain mon territoire, nous donnons aux maires et aux élus municipaux des outils concrets pour identifier rapidement des actions réalistes, adaptées à leurs réalités locales et utiles au quotidien des habitants. »Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, préface du guide
Le document s’inscrit explicitement dans le cadre légal existant — loi APER de mars 2023, loi EGAlim, objectif de zéro artificialisation nette, troisième Plan national d’adaptation. Il ne fait que donner aux maires les moyens d’appliquer ce que l’État leur demande déjà de faire.
C’est ce manuel, le plus consensuel possible, validé au plus haut niveau de l’État, que Matignon a fait disparaître en quarante-huit heures. Sans même prétendre qu’il y aurait quelque chose à reprocher au contenu.
Et c’est précisément ce qui rend l’affaire révélatrice. Quand on censure un document irréprochable, on ne s’attaque pas au document. On s’attaque à autre chose.
Dix-huit mois d’étranglement progressif
La dépublication n’est pas un accident isolé. Elle s’inscrit dans une séquence d’attaques systématiques contre les deux principales agences techniques de l’État en matière d’écologie.
L’OFB, cible désignée
La nomination d’Anne Le Strat comme directrice générale déléguée, en janvier 2026, a déclenché une fronde immédiate de la FNSEA et de la Coordination rurale — cette dernière parlant d’un « affront », la première d’un « profil idéologiquement marqué ». Le Premier ministre a saisi trois corps d’inspection pour enquêter sur les modalités de son recrutement.
La Coordination rurale est allée plus loin, réclamant dans un communiqué « la suppression de l’OFB ». Les syndicats des agents dénoncent, eux, des attaques répétées ayant reçu « une écoute gouvernementale plus que bienveillante ».
Le message est limpide : ce n’est pas la qualité du travail des agents qui pose problème, c’est leur existence même. Une police de l’environnement qui contrôle l’usage des pesticides, l’arrachage de haies ou le respect des arrêtés sécheresse devient insupportable pour une partie du monde agricole productiviste — et l’exécutif accompagne le mouvement plutôt que de protéger ses propres agents.
L’ADEME, étranglée par le budget puis par la loi
Même logique, autres moyens : contrainte budgétaire, puis dispositions législatives. Le projet de loi de décentralisation prévoit notamment, en son article 7, la mise à disposition d’office des salariés de l’ADEME — un démantèlement présenté comme une décentralisation.2
Le mot employé
Décentralisation, rapprochement du terrain, simplification, économies budgétaires.
L’effet obtenu
Une mise sous tutelle préfectorale qui ralentit chaque décision et prive les élus locaux d’un tiers de confiance techniquement compétent.
Pourquoi la science dérange
Trois raisons, et elles se cumulent.
Premièrement, la science autonomise les acteurs locaux. Un maire qui dispose d’un guide, de chiffres et d’exemples reproductibles n’a plus besoin d’attendre l’arbitrage central. Il décide. C’est exactement ce que produisait le document censuré.
Deuxièmement, elle produit des constats que les récits politiques ne veulent plus entendre. Quand le rythme d’extinction des espèces est dix à mille fois supérieur au rythme naturel, ce n’est pas une opinion. Quand l’artificialisation des sols progresse quatre fois plus vite que la croissance démographique, ce n’est pas un récit militant : c’est une donnée mesurée par le Cerema.
Troisièmement, elle incarne une temporalité longue, incompatible avec l’agenda politique court. Un scénario à 2050 ne rapporte aucune voix en 2027.
Quand la compétence devient un obstacle, ce n’est pas la compétence qui a changé. C’est le rapport du pouvoir à la vérité.
Ce que nous proposons
Notre conviction est simple : un pays qui se prive de ses outils d’expertise indépendante se prive de sa capacité à se gouverner sérieusement. Les choix de transition écologique, énergétique et industrielle qui nous attendent sont d’une complexité telle qu’aucun cabinet ministériel ne peut les conduire seul.
Démanteler l’ADEME ou l’OFB, ce n’est pas faire des économies. C’est se condamner à piloter à l’aveugle.
Trois principes
- Donner aux acteurs locaux les moyens d’agir. Préserver le caractère d’EPIC de l’ADEME, maintenir ses dix-sept délégations régionales autonomes, consolider son rôle de tiers de confiance auprès des élus. Le guide censuré est exactement le type de production qu’il faut multiplier — les 35 000 maires de France en ont besoin.
- Produire des données factuelles, pas des récits. Protéger institutionnellement les organismes producteurs de données — ADEME, OFB, Météo-France, IGN, Cerema, INRAE, Haut Conseil pour le climat — en renforçant leur indépendance budgétaire, leur transparence méthodologique et leur capacité à publier des constats qui dérangent. Une démocratie sérieuse n’a pas peur de la vérité chiffrée.
- Incarner la temporalité longue. Raisonner sur quinze ou vingt ans en s’appuyant sur les scénarios disponibles — trajectoires du GIEC, scénarios Transition 2050 de l’ADEME, projections du Haut Conseil pour le climat.
Un programme présidentiel sérieux n’est pas un catalogue de promesses pour 2027. C’est une feuille de route pour 2050 — et elle ne peut s’écrire qu’avec les agences d’expertise, non contre elles.
Ce qui se joue ici n’est ni anecdotique, ni cantonné à l’écologie, ni propre à un pays. C’est un mouvement de fond. Et il nous concerne tous.
Pour aller plus loin
Notes
- Le retrait du guide « Demain mon territoire » a été rapporté par la presse spécialisée. Une source citée par AEF info évoque un retrait « sans raison », après que le document eut été « placardisé pendant des mois ». Le guide était co-signé par Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, Sylvain Waserman, président de l’ADEME, et Olivier Thibault, directeur général de l’OFB. ↩
- Les éléments relatifs au projet de loi de décentralisation reflètent l’état du texte à la date de rédaction, fin avril 2026, avant son examen par le Conseil d’État et son passage en Conseil des ministres. Les dispositions ont pu évoluer depuis. ↩
Références vérifiées
- Reporterre — « Le Premier ministre fait dépublier un guide de l’Ademe et de l’OFB ».
- ADEME, OFB et ministère de la Transition écologique — guide Demain mon territoire, 23 fiches thématiques.
- National Science Foundation / National Science Board — composition et missions.
- Cerema — mesures de l’artificialisation des sols.
- ADEME — scénarios Transition 2050.
- Haut Conseil pour le climat — rapports annuels.
Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

