Numérique · Souveraineté
Nos enfants méritent mieux qu’une interdiction
Le diagnostic est juste : dépression adolescente, cyberharcèlement, addiction aux écrans. C’est le remède qui cloche. La France choisit l’interdiction là où elle devrait choisir la construction — et laisse ainsi les plateformes américaines définir, par défaut, ce qu’est un réseau social.
L’essentiel
- La loi Marcangeli de juillet 2023 instaurait déjà une majorité numérique à 15 ans. Elle n’a jamais été appliquée, faute de décrets et de solution technique.1
- La vérification d’âge reste un problème non résolu : toutes les solutions posent des difficultés de vie privée, d’accessibilité ou d’efficacité.
- L’Australie, pionnière depuis décembre 2025, a dû ouvrir des enquêtes contre TikTok, Instagram et YouTube pour non-respect.
- Le vrai problème n’est pas l’âge, c’est l’algorithme — et un algorithme d’engagement ne se règle pas par une barrière d’entrée.
- Proposition : OpenSocial, un réseau public et européen, progressif, sans logique commerciale.
Mise à jour — juillet 2026
La loi a été adoptée. Le Sénat avait d’abord voté sa propre version remaniée le 31 mars ; députés et sénateurs se sont finalement accordés en commission mixte paritaire, et le texte a été définitivement approuvé le 21 juillet 2026 — une première en Europe. Le gouvernement vise une entrée en vigueur à la rentrée 2026.2
L’interdiction est donc désormais dans le droit. La question posée par cet article reste entière : que proposons-nous à la place ?
Le réflexe français de l’interdiction
Rarement un texte aura autant fait consensus. Et pourtant, quelque chose cloche — non dans le diagnostic, mais dans le remède.
Les dangers sont réels et documentés. Mais la France, une fois de plus, choisit d’amputer là où il faudrait éduquer, de fermer une porte là où elle devrait en ouvrir une autre. Ce réflexe — interdire ce qu’on ne sait pas réguler — est doublement problématique : il s’attaque à la conséquence plutôt qu’à la cause, et il laisse le terrain libre aux plateformes dont le modèle économique est précisément ce qui rend ces réseaux dangereux.
Une loi qui arrive après l’autre
Ce n’est pas la première tentative. En juillet 2023, la loi Marcangeli avait déjà instauré une majorité numérique à 15 ans, conditionnant l’inscription au consentement parental. Résultat : jamais appliquée. Faute de décrets, faute de solution technique fiable, faute surtout de conformité avec le règlement européen sur les services numériques.
Ce précédent devrait inciter à la prudence. Il n’incite apparemment qu’à recommencer.
La vérification d’âge : un problème non résolu
Comment savoir qu’un utilisateur a moins de quinze ans ? Les solutions envisagées — selfie avec reconnaissance faciale, identité numérique, carte bancaire — posent toutes, à des degrés divers, des problèmes de vie privée, d’accessibilité et d’efficacité.
Ce que dit la loi
L’accès aux réseaux sociaux est interdit aux moins de quinze ans.
Ce qui se passe en Australie
Première nation à interdire l’accès aux moins de seize ans dès décembre 2025, elle a dû ouvrir des enquêtes contre TikTok, Instagram et YouTube pour non-respect de la loi.
En clair : la loi est votée, mais elle n’est pas respectée. Les adolescents contournent les restrictions — applications alternatives, consultation sans compte, déclarations d’âge mensongères.
Le vrai problème, c’est l’algorithme
C’est le point central. Ce qui rend ces plateformes nocives n’est pas leur existence, mais leur fonction objectif : maximiser le temps passé. Un algorithme conçu pour capter l’attention le fera avec un adolescent de quatorze ans comme avec un adulte de quarante. Une barrière d’âge ne modifie pas cette mécanique — elle en décale simplement l’entrée en vigueur.
Les réseaux sociaux, c’est d’abord du lien
Pourquoi les enfants y sont-ils ? Parce que leurs amis y sont. Parce que c’est là que se joue la sociabilité de leur âge. Interdire l’accès sans proposer d’alternative revient à retirer un espace social sans en offrir un autre — et personne ne peut se substituer à ce lien.
L’État français n’est pourtant pas démuni. Il a déjà construit et déployé les espaces numériques de travail dans les établissements scolaires : une infrastructure publique, connue des familles, articulée à l’institution. Le socle existe ; il n’a simplement jamais été pensé comme un espace de sociabilité.
Quant au secteur privé, il a échoué à proposer une alternative : aucune plateforme n’a émergé qui ne repose pas, à terme, sur le même modèle publicitaire. Ce n’est pas un hasard, c’est une conséquence du modèle économique.
OpenSocial : construire une alternative publique
Ni le laisser-faire, ni la prohibition : un réseau social public, progressif, déconnecté de toute logique commerciale.
Les principes
- La progression par étapes. Les fonctionnalités s’ouvrent avec l’âge et la maturité, plutôt qu’un accès binaire à quinze ans. On apprend à conduire avant de prendre l’autoroute.
- Aucun algorithme commercial. C’est le cœur du réacteur : pas de fil optimisé pour l’engagement, pas de publicité ciblée, pas d’économie de l’attention. Le classement chronologique ou choisi par l’utilisateur, rien d’autre.
- Une dimension européenne. Un tel projet n’a de sens qu’à l’échelle du continent — pour la masse critique d’utilisateurs comme pour la souveraineté de l’infrastructure.
- Un adossement à l’existant. Les espaces numériques de travail scolaires fournissent la base d’identification et le premier cercle social réel.
L’objectif n’est pas de concurrencer TikTok sur son terrain. Il est de proposer un espace où grandir, avant que le seul modèle disponible ne soit celui de l’économie de l’attention.
Objections et réponses
« C’est utopique, cela prendrait des années. » Oui. L’interdiction, elle, a pris trois ans pour aboutir à un texte dont l’applicabilité reste contestée. Le temps long n’est pas un argument contre : c’est la condition de toute infrastructure.
« L’État est incapable de faire du bon produit numérique. » L’objection est sérieuse et fondée sur des précédents réels. Mais FranceConnect, les ENT ou l’application des impôts montrent que ce n’est pas une fatalité — c’est une question d’exigence et de gouvernance produit.
« Les adolescents iront quand même sur TikTok. » Certains, oui. La question n’est pas d’obtenir une adhésion totale, mais d’offrir une option qui n’existe pas aujourd’hui.
« Cela ne résout pas le problème des adultes. » Exact — et c’est précisément pourquoi une plateforme ouverte à tous les âges, construite progressivement depuis l’enfance, pourrait devenir le socle d’une relation plus saine au numérique pour l’ensemble de la population.
La France suit un mouvement mondial — Australie, Indonésie, Espagne, Grèce — qui témoigne d’une prise de conscience légitime. Mais elle risque, comme les autres, de se tromper de levier.
Interdire, c’est répondre à une souffrance par une privation. C’est choisir l’absence plutôt que l’alternative.
Le lien social numérique est un bien commun. Il ne peut pas être abandonné à des entreprises dont l’intérêt est structurellement opposé à celui des utilisateurs. L’État — et l’Europe — ont non seulement la légitimité, mais le devoir de construire une alternative.
Nos enfants méritent mieux qu’une interdiction. Ils méritent un outil à leur hauteur.
Pour aller plus loin
- Pour une doctrine française de souveraineté économique : de Gemplus à l’IA — le dossier complet
- Le filigrane invisible de Claude : une non-information ?
- Désaméricanisez-vous : 158 outils et sites pour survivre hors de l’Empire
- macommune.app : équiper les petites et moyennes communes pour le XXIe siècle
Notes
- Loi du 7 juillet 2023 instaurant une majorité numérique, dite « loi Marcangeli ». Ses décrets d’application n’ont pas été publiés, notamment en raison de difficultés de compatibilité avec le règlement européen sur les services numériques (DSA), qui encadre strictement les obligations imposables aux plateformes par les États membres. ↩
- Proposition de loi de la députée Laure Miller visant à protéger les mineurs des risques liés aux réseaux sociaux, adoptée par l’Assemblée nationale le 27 janvier 2026 en procédure accélérée, puis par le Sénat dans une version remaniée le 31 mars. L’accord en commission mixte paritaire a conduit à une adoption définitive le 21 juillet 2026 — une première en Europe. Le texte prévoit également l’interdiction du téléphone portable au lycée. ↩
Références vérifiées
- Sénat — dossier législatif de la proposition de loi.
- Jonathan Haidt, The Anxious Generation, Penguin Press, 2024.
- Commission Écrans — rapport au président de la République, 2024.
- Règlement (UE) 2022/2065 sur les services numériques (DSA).
- Commission européenne — lignes directrices sur la protection des mineurs au titre de l’article 28 du DSA, juillet 2025.
- Loi n° 2023-566 du 7 juillet 2023 instaurant une majorité numérique.
Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

