Polytechnique sous dépendance numérique : un renoncement stratégique inacceptable

Polytechnique sous dépendance numérique : un renoncement stratégique inacceptable

Souveraineté numérique

Polytechnique sous dépendance numérique : un renoncement stratégique

Nous voulons la souveraineté alimentaire, énergétique, industrielle, militaire. Mais dès qu’il s’agit du numérique, les actes trahissent les discours. La migration de l’École polytechnique vers Microsoft 365 en fut l’illustration la plus flagrante — et la plus symbolique.

Par Philippe Agnelli, président du think tank Élysée Conseils · 26 mars 2025

L’essentiel

  • Polytechnique est sous tutelle du ministère des Armées et forme les ingénieurs de la défense de demain.
  • Le Cloud Act permet aux autorités américaines d’accéder aux données hébergées par une entreprise soumise au droit des États-Unis, y compris en Europe.1
  • L’article L123-4-1 du Code de l’éducation impose pourtant l’usage prioritaire des logiciels libres dans l’enseignement supérieur.2
  • Des alternatives existent : Proton, Nextcloud, OnlyOffice, Collabora, et la suite numérique de l’État.

Mise à jour — octobre 2025

L’École polytechnique a suspendu sa migration vers Microsoft 365. Après plusieurs mois de controverse et sous la pression politique et juridique, l’établissement a fait marche arrière. Le Conseil national du logiciel libre a salué une victoire pour la souveraineté de la recherche française.3

Le texte ci-dessous, publié en mars 2025, conserve son intérêt : les arguments qui ont fait reculer l’école restent valables pour toutes les institutions qui font aujourd’hui le même choix.

Le fait

Une école des Armées confie ses données à un acteur américain

Ce choix n’engageait pas seulement une institution prestigieuse. Il engageait un symbole de notre souveraineté stratégique, intellectuelle et militaire.

L’École polytechnique, placée sous la tutelle du ministère des Armées, forme les ingénieurs appelés à concevoir la défense de demain et les chercheurs qui travailleront sur les technologies critiques. En confiant son infrastructure numérique à un opérateur américain, elle s’exposait — et nous exposait — à une dépendance lourde de conséquences.

Le Cloud Act, applicable à toute entreprise soumise au droit des États-Unis, permet aux autorités américaines d’accéder sur demande à des données hébergées y compris en Europe. Le dispositif FISA élargit encore cette portée pour les données de renseignement.1 Faut-il rappeler que Microsoft 365 est régulièrement pointé pour sa non-conformité au RGPD par les autorités européennes elles-mêmes ?

L’argument du « pragmatisme »

Microsoft 365 est mature, universel, économique. Choisir autre chose serait idéologique et coûteux.

Ce que ce pragmatisme coûte

Les données de recherche d’une école des Armées placées sous juridiction extraterritoriale étrangère — et une infraction à l’article L123-4-1 du Code de l’éducation.

Les alternatives

Le prétexte technique ne tient pas

Cette décision était d’autant plus incompréhensible que des solutions européennes et open source existent — robustes, éprouvées, capables de répondre aux exigences les plus élevées.

  • Proton, entreprise suisse, s’était déclarée prête à accompagner Polytechnique vers une autonomie numérique.
  • Nextcloud, OnlyOffice, Collabora offrent des alternatives crédibles pour le travail collaboratif et la bureautique.
  • La suite numérique de l’État, que la France développe enfin, constitue un socle public en construction.

Cette dernière est certes encore imparfaite. Mais n’est-ce pas précisément le rôle de nos grandes écoles que de contribuer à l’amélioration des outils publics par l’expérimentation et l’innovation ? Une école d’ingénieurs qui renonce à améliorer un outil au motif qu’il est imparfait renonce à sa fonction.

Souveraineté numérique et excellence académique ne sont pas incompatibles. Elles doivent être indissociables.

Le fond

Une démission stratégique, pas un arbitrage technique

Ce que certains qualifiaient de choix « pragmatique » s’apparentait en réalité à une démission stratégique. Il traduisait un court-termisme technocratique qui ignore les enjeux de puissance, de sécurité et d’indépendance — et qui raisonne en coût de licence là où il faudrait raisonner en dépendance de long terme.

Le recul d’octobre 2025 démontre deux choses. D’abord que la mobilisation fonctionne : une décision présentée comme irréversible a été suspendue en quelques mois. Ensuite que l’argument juridique pèse plus lourd que l’argument moral — c’est l’article L123-4-1 du Code de l’éducation, et non l’indignation, qui a fait bouger les lignes.

Il est temps que nos élites intellectuelles, scientifiques et militaires soient formées dans des environnements numériques que nous maîtrisons.

La souveraineté n’est pas un concept creux. Elle est un choix, un combat, un acte politique. Elle commence là où l’on décide, chaque jour, d’utiliser ou non les outils que l’on maîtrise.

Notes

  1. Le Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (Cloud Act), adopté en 2018, autorise les autorités américaines à exiger d’un fournisseur soumis au droit des États-Unis la communication de données, quel que soit le lieu de leur hébergement. Le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), section 702, ouvre des possibilités d’accès supplémentaires à des fins de renseignement.
  2. L’article L123-4-1 du Code de l’éducation prévoit que le service public de l’enseignement supérieur met à disposition de ses usagers des services et des ressources pédagogiques numériques, et qu’il utilise prioritairement des logiciels libres.
  3. Suspension annoncée en octobre 2025, après plusieurs mois de controverse. Le Conseil national du logiciel libre (CNLL), principal opposant au projet, a qualifié cette décision de victoire pour la souveraineté de la recherche française et le respect du droit.

Références vérifiées

Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

Comments

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *