Faut-il réindustrialiser la France ? Entretien avec Vincent Vicard (CEPII)

Industrie · Entretien

Faut-il réindustrialiser la France ?

Entretien avec Vincent Vicard, économiste et directeur adjoint du CEPII, auteur de « Faut-il réindustrialiser la France ? ». Son diagnostic bouscule deux idées reçues : la France produit toujours autant, et la Chine n’est pas la principale responsable de notre déficit.

Élysée Conseils · Entretien mené par Philippe Agnelli · 10 mars 2025

L’essentiel

  • La part de l’industrie manufacturière dans l’emploi français est d’environ 10 à 11 % — plus proche du Royaume-Uni que de l’Allemagne ou de l’Italie.
  • La désindustrialisation touche tous les pays développés, mais la France a accéléré au début des années 2000.
  • La Chine ne pèse qu’environ 10 % de nos importations : l’essentiel de notre commerce se fait avec nos partenaires européens.1
  • Le vrai contraste est italien : un tissu dense de PME et d’ETI, et un excédent commercial maintenu.
  • Les leviers : formation, valeur ajoutée, politique industrielle ciblée, sécurisation des approvisionnements, cadre stable et prévisible.
Le phénomène

Ce qu’est vraiment la désindustrialisation

Philippe Agnelli — Vous analysez les effets de la désindustrialisation sur l’économie, le tissu social et l’aménagement du territoire. En quoi la France se distingue-t-elle des autres pays riches ?

Vincent Vicard — La désindustrialisation s’observe dans tous les pays développés. Elle tient à deux facteurs. D’une part, les gains de productivité dans l’industrie, qui permettent de produire davantage avec moins de main-d’œuvre. D’autre part, l’évolution des modes de consommation, qui se déplacent vers les services au détriment des biens manufacturés. Ce n’est donc pas tant que nous produisons moins : c’est que la part relative de l’industrie diminue.

La France présente toutefois une caractéristique propre : sa désindustrialisation s’est accélérée au début des années 2000, avec une forte dégradation du solde commercial.

10-11 %

La part de l’industrie manufacturière dans l’emploi en France — un niveau qui nous rapproche du Royaume-Uni ou des États-Unis, et nous éloigne de l’Allemagne et de l’Italie.

Avec des conséquences majeures sur l’emploi régional et la dynamique des territoires

L’idée reçue

Non, la Chine n’explique pas l’essentiel

P. A. — Vous dites que la France produit toujours autant. Cela semble contredire la hausse des importations chinoises. Comment expliquer cette contradiction apparente ?

La perception générale

Nous avons perdu notre industrie au profit de la Chine et des pays à bas coûts.

Ce que montrent les chiffres

La Chine représente environ 10 % des importations françaises. L’essentiel de notre commerce se fait avec nos partenaires européens.

V. V. — Le secteur automobile illustre bien le phénomène. Les constructeurs français ont délocalisé une grande partie de leur production en Europe de l’Est et dans le bassin méditerranéen. Nous réimportons donc des véhicules autrefois fabriqués en France — mais depuis l’Europe, pas depuis l’Asie.

Quant au déficit commercial, il reflète notre spécialisation : la France est excédentaire dans les services — tourisme, ingénierie, finance — et déficitaire dans les biens manufacturés. L’Italie, elle, a su maintenir un tissu industriel dense et un excédent commercial grâce à ses nombreuses PME et entreprises de taille intermédiaire. C’est un modèle intéressant.

La structure

Grands champions contre tissu dense

P. A. — La France compte beaucoup de grandes multinationales qui délocalisent et fragilisent ainsi leurs PME sous-traitantes. Peut-on recréer un modèle plus intégré, comme en Allemagne ou en Italie ?

V. V. — C’est un enjeu majeur. La France s’est historiquement concentrée sur le développement de grands champions nationaux, ce qui a produit une structure économique très différente de celle de l’Allemagne ou de l’Italie, où les PME occupent une place centrale.

Pour densifier notre tissu industriel, il est essentiel que les grandes entreprises s’ancrent davantage dans des écosystèmes locaux, en favorisant leurs sous-traitants français.

Le choix français des grands champions a produit des groupes mondiaux et un tissu de sous-traitance fragile. L’Italie a fait l’inverse — et conserve son excédent.

Les leviers

Inverser la tendance

P. A. — La France peut-elle retrouver une industrie plus forte ? Quels seraient les principaux leviers ?

V. V. — Oui, mais cela exigera des efforts soutenus et des choix stratégiques clairs.

Cinq leviers

  1. La formation, condition première de toute montée en gamme.
  2. L’investissement dans les secteurs à forte valeur ajoutée, plutôt qu’une reconquête indifférenciée.
  3. Une politique industrielle ciblée, assumée comme telle.
  4. La sécurisation des approvisionnements, devenue un enjeu stratégique.
  5. Un cadre stable et prévisible pour les industriels, afin d’encourager l’investissement de long terme.

L’exemple américain de l’Inflation Reduction Act2 montre qu’une politique industrielle ambitieuse et ciblée peut produire des résultats significatifs.

Le dernier point mérite qu’on s’y arrête. Un industriel qui engage une ligne de production raisonne à dix ou quinze ans. L’instabilité normative et fiscale française est, de ce point de vue, un handicap comparable au coût du travail — et bien moins souvent évoqué.

Notes

  1. Ce chiffre concerne la part de la Chine dans les importations françaises totales. Il ne contredit pas le déficit bilatéral massif évoqué dans notre note « La Chine : un partenaire stratégique de 9 millions de personnes ? » : la Chine pèse une part limitée de nos achats totaux, mais une part très large de notre déficit, faute de lui vendre suffisamment en retour.
  2. L’Inflation Reduction Act, adopté aux États-Unis en 2022, mobilise plusieurs centaines de milliards de dollars en crédits d’impôt et subventions orientés vers les technologies bas-carbone produites sur le sol américain.

Références vérifiées

Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

2 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *