Les cinq angles morts de la désindustrialisation (et ça fait beaucoup)

Projet 2027 — Réussir ensemble · Économie & innovation

Les cinq angles morts de la désindustrialisation (et ça fait beaucoup)

Une phrase de tout le monde : « la France ne produit plus rien. » Une phrase de personne : « la France produit plus qu’en 2010. » Les deux sont exactes. C’est précisément le problème — et c’est ce qui permet à chacun de dire ce qui l’arrange sans jamais poser la seule question qui compte.

Élysée Conseils · Publié le 19 août 2026 · Temps de lecture : 14 minutes · Sources : Douanes, INSEE, Eurostat, Direction générale du Trésor, Commission européenne

L’essentiel

  • La part de l’industrie dans le PIB baisse — mais sa production, elle, augmente. Le ratio est trompeur.
  • Le comptable, la cantine et le ménage d’une usine ont quitté les statistiques industrielles sans quitter l’usine.
  • La moitié de l’écart apparent entre la France et l’Allemagne est un artefact de nomenclature. L’INSEE le dit.
  • Le déficit commercial se réduit depuis trois ans. Mais hors énergie et hors matériel militaire, il se dégrade.
  • Les colis chinois n’ont pas cessé d’arriver après la taxe de mars 2026 : ils changent de porte d’entrée et deviennent statistiquement européens.
  • Le vrai chiffre est ailleurs : l’Union européenne a accusé en 2025 un déficit de 359,8 milliards d’euros avec la Chine, en hausse de 18 %.
ANGLE MORT N° 1

Le dénominateur : une part qui baisse n’est pas une production qui baisse

Quand on divise, il y a deux façons de faire baisser le résultat : diminuer le numérateur, ou augmenter le dénominateur. Dans le cas de l’industrie française, c’est massivement la seconde.

Prenez l’agriculture. En 1950, elle occupait près d’un tiers des actifs français et pesait lourd dans la richesse nationale. Aujourd’hui, elle représente moins de 2 % du PIB. Faut-il en conclure que la France ne produit plus de blé ? Évidemment non : elle en produit beaucoup plus qu’en 1950, sur moins de surface et avec vingt fois moins de bras. Ce qui a changé, ce n’est pas la production agricole, c’est tout le reste — l’économie française a été multipliée par plusieurs autour d’elle.

Exactement le même mécanisme s’applique à l’industrie. La valeur ajoutée de l’industrie manufacturière française est passée de 205,1 milliards d’euros en 2010 à 279,3 milliards en 2024. La production manufacturière, elle, atteint 981 milliards d’euros en 2025. Ce sont des chiffres en hausse. Pendant le même temps, la part de cette même industrie manufacturière dans le PIB a reculé, passant d’une moyenne de 22,1 % sur la période 1950-1970 à environ 9,5 % aujourd’hui.

Deux façons de raconter la même industrie

2010 2024 10,3 % 9,5 % 205 Md€ 279 Md€ Part dans le PIB (%) Valeur ajoutée (milliards d’euros courants)

Sources : INSEE / Eurostat (valeur ajoutée manufacturière) ; tableau de bord France Industrie d’après INSEE (part dans le PIB). Échelles distinctes, lecture comparative.

Ce qu’on entend

« L’industrie ne pèse plus que 9 % du PIB, contre 22 % dans les années soixante : nous avons perdu les deux tiers de notre industrie. »

Ce que disent les chiffres

Nous n’avons pas perdu les deux tiers de notre industrie. Nous avons vu l’économie de services croître beaucoup plus vite autour d’elle, pendant que l’industrie stagnait au lieu de suivre.

Ce constat n’absout rien. Une industrie qui stagne en valeur pendant que le reste de l’économie progresse, c’est un décrochage réel. Mais ce n’est pas un effondrement, et présenter le ratio comme une preuve d’effondrement, c’est se tromper de diagnostic — donc de remède.

ANGLE MORT N° 2

Le périmètre : le comptable a quitté la statistique, pas l’usine

En 1975, chez Renault, le comptable était un emploi industriel. La femme de ménage était un emploi industriel. Le cuisinier de la cantine était un emploi industriel. Ils étaient salariés de Renault.

Aujourd’hui, la même usine fait exactement le même travail avec les mêmes personnes — mais le comptable est salarié d’un cabinet comptable, la restauration est confiée à un prestataire, le nettoyage à une entreprise de propreté, la maintenance à une société de services, la logistique à un transporteur. Aucun de ces emplois n’a disparu. Aucun n’a été délocalisé. Tous ont simplement changé de code d’activité et basculé, dans les statistiques, de l’industrie vers les services.

Ce mouvement d’externalisation, généralisé depuis les années 1980, a mécaniquement vidé les statistiques industrielles d’une part de leur substance. Il ne s’agit pas d’un détail méthodologique : c’est l’un des ressorts principaux du chiffre le plus cité du débat français.

≈ 50 %

de l’écart apparent entre le poids de l’industrie en France et en Allemagne s’expliquerait par des différences de construction statistique, et non par une différence de réalité industrielle.

Source : INSEE, note de conjoncture, mars 2025.

L’aveu est officiel et il vient de l’institut statistique lui-même. La France mesure son industrie par « branches homogènes », qui isolent les activités purement manufacturières. L’Allemagne la mesure par « secteurs d’activité », en incluant les services secondaires — commerce, recherche et développement — attachés aux groupes industriels. Résultat : le même tissu productif, mesuré des deux côtés du Rhin, ne donne pas le même chiffre.

Autrement dit : la moitié du fameux « décrochage franco-allemand », brandi dans chaque débat depuis quinze ans, pourrait n’être qu’une différence de nomenclature. L’autre moitié est bien réelle. Mais quand on construit une politique industrielle sur un chiffre dont on ignore que la moitié est un artefact, on se trompe sur l’ampleur du mal et donc sur la dose du traitement.

ANGLE MORT N° 3

Les prix relatifs : l’industrie s’érode même quand elle ne bouge pas

Depuis quarante ans, les prix des biens manufacturés baissent tendanciellement et ceux des services augmentent. Un téléviseur coûte moins cher qu’en 1990 ; une heure de coiffeur coûte beaucoup plus.

Conséquence arithmétique : à volumes strictement identiques, la part de l’industrie dans le PIB exprimé en valeur se réduit d’année en année. Ce n’est ni une délocalisation, ni une fermeture d’usine, ni un renoncement politique. C’est un effet de prix.

Ce troisième biais se superpose aux deux premiers. Empilés, ils suffisent à expliquer une bonne part de la chute spectaculaire du ratio le plus cité de l’économie française. Et ils expliquent pourquoi deux camps entiers du débat public peuvent s’affronter en brandissant des chiffres exacts et en arrivant à des conclusions opposées.

Le déclinisme se trompe d’indicateur. Le déni s’en réjouit. Aucun des deux ne regarde là où il faut.

ANGLE MORT N° 4

Le solde agrégé : retirez le pétrole et les canons

En février 2026, les douanes annoncent une bonne nouvelle : le déficit commercial français se réduit pour la troisième année consécutive. Il s’établit à 69,2 milliards d’euros en 2025, contre 79,3 en 2024 et 98,4 en 2023.

Le chiffre est exact. Il est aussi profondément trompeur, parce qu’il additionne des choses qui n’ont rien à voir : le pétrole que nous achetons, les avions que nous vendons, les armes que nous exportons, et l’ensemble des biens ordinaires que nous ne fabriquons plus.

La réduction de 2025 tient à deux facteurs, et deux seulement. D’abord la baisse des prix de l’énergie : la facture énergétique se réduit de 11,2 milliards d’euros pour retomber à 44,2 milliards. Ensuite l’aéronautique : l’excédent du secteur atteint un record historique de 32,6 milliards d’euros.

Rien, dans ces deux mouvements, ne relève d’un redressement industriel. Le premier dépend du cours du baril, c’est-à-dire de décisions prises à Riyad, Houston ou Moscou. Le second dépend d’un unique avionneur.

Et pendant que ces deux postes tirent le chiffre vers le haut, le cœur productif se dégrade. Le solde manufacturier recule de 2,4 milliards d’euros en 2025. L’excédent agricole et agroalimentaire tombe à 0,2 milliard d’euros, son plus bas niveau depuis au moins l’an 2000, le solde des produits agricoles passant même en territoire négatif — du jamais vu pour le pays qui se présente comme la première puissance agricole d’Europe.

Le ministère de l’Économie publie lui-même le chiffre qui résume tout, dans son propre bilan annuel :

− 46,4 Md€

Solde commercial français hors énergie et hors matériel militaire en 2025, après − 43,3 milliards en 2024. Retirez le pétrole que nous achetons et les armes que nous vendons : le commerce extérieur français ne s’améliore pas, il se dégrade.

Source : Direction générale du Trésor / Douanes, Résultats du commerce extérieur en 2025, février 2026.

Les trois béquilles du commerce extérieur français (2025)

Aéronautique et spatial + 32,6 Électricité + 5,4 Agri-agroalimentaire + 0,2 Facture énergétique − 44,2 Solde total des biens − 69,2 en milliards d’euros

Source : Direction générale du Trésor, Rapport 2026 sur le commerce extérieur de la France (données Douanes 2025).

Un pays qui tient sa balance commerciale grâce à un avionneur, à ses centrales nucléaires et à quelques maisons de luxe n’est pas un pays qui se réindustrialise. C’est un pays qui a trois béquilles et qui a oublié qu’il lui manque des jambes.

ANGLE MORT N° 5

La porte d’entrée : ce que vous croyez acheter à l’Europe

Une marchandise chinoise dédouanée à Rotterdam, Anvers ou Liège, puis acheminée par camion vers la France, n’apparaît pas dans les statistiques françaises comme une importation chinoise. Elle apparaît comme une importation néerlandaise, belge ou allemande.

Le phénomène est connu des douaniers sous le nom d’« effet Rotterdam ». Il n’a rien d’anecdotique, et l’administration française le documente elle-même : en 2025, 19 % des importations françaises originaires du Mercosur ont été dédouanées dans un autre État membre avant d’arriver en France — et cette proportion atteint 44 % pour les produits d’origine animale.

Ce qui vaut pour l’Amérique du Sud vaut, à une tout autre échelle, pour l’Asie. Conséquence directe : le déficit réel de la France avec la Chine est supérieur au déficit affiché, et une partie de ce que nous croyons acheter à nos voisins européens est en réalité chinois. Le déficit franco-allemand ou franco-néerlandais est, pour partie, un déficit franco-chinois déguisé.

La démonstration grandeur nature : les petits colis

L’année 2026 a fourni une expérimentation en temps réel, involontaire et parfaitement documentée.

Le contexte d’abord. Selon la Commission européenne, environ 4,6 milliards de colis d’une valeur inférieure à 150 euros sont entrés sur le marché européen en 2024 — soit 12 millions par jour, contre 2,3 milliards en 2023 et 1,4 milliard en 2022. Un triplement en deux ans. Environ 91 % de ces colis viennent de Chine. Côté français, le nombre d’articles concernés est passé de 170 millions en 2022 à 826 millions en 2025.

Le 1er mars 2026, la France instaure une taxe de 2 euros par catégorie d’article sur ces envois. La réponse des plateformes est immédiate — moins de vingt-quatre heures. Les avions cargo se posent désormais à Liège, Amsterdam ou Varsovie, et les colis rejoignent la France par la route, en franchissant librement la frontière.

Le résultat est décrit à la tribune de l’Assemblée nationale un mois plus tard : les déclarations douanières à Roissy chutent de 92 %, les vols cargo entre la Chine et la France reculent de 60 %, certains entrepôts passent de 200 000 colis par jour à zéro, et jusqu’à 20 000 emplois de la filière logistique sont menacés.

Les colis n’ont pas cessé d’arriver. Ils ont cessé d’être comptés comme chinois.

Voilà le cinquième angle mort dans sa forme la plus pure : une mesure nationale qui ne change rien aux flux réels, mais qui déplace la frontière statistique — et détruit au passage des emplois français dans le dédouanement, le tri et la distribution. Un droit de douane européen harmonisé de 3 euros est entré en vigueur le 1er juillet 2026 pour corriger cette faille. Il aura fallu quatre mois pour comprendre qu’une frontière nationale n’existe plus à l’intérieur d’une union douanière.

Un dernier chiffre, pour mesurer ce qui traverse ces colis : sur 700 références vendues par ces plateformes et contrôlées par la répression des fraudes, 70 % se sont révélées non conformes aux normes européennes et 45 % ont été jugées dangereuses.

CINQ SUR CINQ

Oublier un point, cela arrive. En oublier cinq, cela s’appelle autrement

Un dénominateur, un périmètre, un effet de prix, un agrégat trompeur, une porte d’entrée déplacée. Cinq angles morts. Et ça fait beaucoup.

Aucun de ces cinq points n’est confidentiel. Aucun ne suppose une expertise rare. Tous sont documentés par l’INSEE, les douanes, la direction générale du Trésor ou la Commission européenne — c’est-à-dire par des administrations publiques, dans des documents accessibles à quiconque prend une heure pour les lire.

Alors pourquoi le débat public s’obstine-t-il à raisonner sur des chiffres qu’il n’a pas compris ?

Parce que la vision courte gagne des élections et que la vision longue en fait perdre. Un politicien professionnel — c’est-à-dire quelqu’un dont le métier consiste à être élu, puis réélu — a besoin d’une phrase qui tient dans un plateau de télévision. « La France ne produit plus rien » en est une. « La part de l’industrie dans le PIB baisse en partie pour des raisons statistiques, mais le solde manufacturier hors énergie se dégrade » n’en est pas une.

Chez certains, cet oubli tient à l’incompétence : on répète un chiffre entendu ailleurs sans avoir ouvert la source. Chez d’autres, il tient au calcul : simplifier jusqu’à la déformation parce que la déformation mobilise mieux. Dans les deux cas, l’auditeur est trompé. Dans le second, il l’est volontairement — et c’est une définition assez exacte du populisme, qui n’est la propriété d’aucun parti en particulier et qu’on retrouve aujourd’hui dans à peu près tous.

C’est précisément pour cela qu’Élysée Conseils travaille des dossiers de fond, sourcés sur des données publiques primaires, à destination des Françaises et des Français qui souhaitent encore être informés plutôt que mobilisés.

LE VRAI SUJET

Ce que disent vraiment les chiffres : nous ne produisons plus ce dont nous avons besoin

Puisque le ratio ment, la part ment et l’agrégat ment, il faut regarder la seule chose qui ne ment pas : ce que nous vendons au monde, et ce que nous lui achetons.

Commençons par la Chine, non par idéologie mais parce que la structure de nos échanges avec elle raconte l’histoire mieux qu’aucun ratio.

France – Chine : ce que nous vendons, ce que nous achetons

Nous exportons 5,3 Aéronautique 5,0 Luxe 3,1 Agroalimentaire Nous importons 19,6 Informatique, électronique 10,6 Équipements électriques, ménagers 9,8 Textile en milliards d’euros — principaux postes, données 2024

Source : ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, fiche Chine (données douanes françaises).

Lisez ce graphique une seconde fois. Nous vendons à la Chine des avions, des sacs à main et du vin. Nous lui achetons l’ordinateur sur lequel vous lisez ces lignes, le lave-linge de votre cuisine et le tee-shirt que porte votre enfant.

Ce n’est pas une question d’équilibre comptable. On n’exige pas d’être à l’équilibre avec son boulanger, et un déficit bilatéral n’est en soi ni bon ni mauvais. Ce qui compte, c’est la nature de ce que l’on n’est plus capable de faire. Un déficit sur le café ou les bananes traduit un climat. Un déficit sur l’électronique grand public, l’électroménager et le textile traduit une capacité perdue.

Le déficit bilatéral français vis-à-vis de la Chine a été multiplié par près de deux en dix ans et représentait déjà 46 % de l’ensemble du déficit commercial français en 2024, à 47 milliards d’euros. Mais la France n’est pas seule, et l’échelle européenne donne le vertige.

359,8 Md€

Déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine en 2025, en hausse de 18 % sur un an. L’UE a exporté 199,6 milliards d’euros de marchandises et en a importé 559,4 milliards. Les exportations européennes reculent de 6,5 % pendant que les importations chinoises progressent de 6,4 %.

Source : Eurostat, avril 2026.

Sur le seul premier trimestre 2026, le déficit atteint 98 milliards d’euros, le plus élevé depuis le troisième trimestre 2022. L’électronique représente près de 30 % de tout ce que l’Union achète à la Chine. Et pour la première fois en 2025, l’Europe est devenue déficitaire avec la Chine sur l’automobile — un secteur où elle affichait encore un excédent de 15 à 20 milliards d’euros par an jusqu’en 2022.

Voilà pourquoi la question n’est pas française mais européenne, et pourquoi les réponses purement nationales, comme la taxe de mars 2026, se contournent en vingt-quatre heures.

LE COÛT RÉEL

Le tee-shirt à 2 € : le consommateur y gagne, le citoyen y perd

Un tee-shirt à 2 euros coûte plus cher à un chômeur qu’un tee-shirt à 15 euros à quelqu’un qui travaille.

La phrase heurte, parce qu’elle semble nier une évidence : le prix bas soulage immédiatement les fins de mois modestes. C’est vrai, et il serait malhonnête de le contester. Les gains de l’ouverture commerciale sont réels et ils ont été encaissés par tous les consommateurs du pays.

Mais les coûts, eux, n’ont pas été partagés de la même façon. Ils ont été supportés par quelques dizaines de bassins d’emploi, dans le textile d’abord, l’électronique ensuite, l’automobile aujourd’hui. C’est le mécanisme que les économistes américains Autor, Dorn et Hanson ont documenté sous le nom de « choc chinois », et dont les conclusions font aujourd’hui consensus jusque chez les partisans les plus convaincus du libre-échange : les gains sont diffus, les pertes sont concentrées, et elles ne se résorbent pas d’elles-mêmes.

Surtout, le prix affiché en caisse ne dit qu’une partie du coût. Le reste est payé ailleurs, plus tard, par d’autres — ou par les mêmes, sous une autre forme.

Ce que le prix en caisse ne dit pas
Ce que voit le consommateurCe que paie le citoyen
Un prix divisé par cinq ou par dixDes cotisations sociales qui ne financent plus rien, parce qu’elles ne sont jamais prélevées
Une livraison en quelques joursDes devises qui sortent définitivement du pays
Un choix illimitéUne conformité aux normes qui n’est pas contrôlée : 70 % de produits non conformes, 45 % dangereux sur les références testées
Un objet neufUne durabilité effondrée, donc un rachat plus fréquent
Aucune information sur l’origine réelleUne production alimentée au charbon, dans des conditions sociales inconnues
Un budget allégé aujourd’huiUn emploi qui n’existe plus dans sa région demain

Et c’est là que le raisonnement se referme, parce que les chiffres de la pauvreté ne laissent aucune ambiguïté sur ce qui protège réellement les Français les plus modestes.

Taux de pauvreté monétaire selon le statut d’activité, 2024
StatutTaux de pauvreté
Salariés6,9 %
Ensemble des personnes en emploi8,5 %
Retraités10,4 %
Ensemble de la population15,4 %
Indépendants18,4 %
Familles monoparentales34,0 %
Chômeurs36,1 %
Inactifs non retraités37,6 %

Le taux de pauvreté des chômeurs est plus de quatre fois supérieur à celui des personnes en emploi. Celui des salariés est le plus bas de toutes les catégories du pays. Dans le même temps, le taux de pauvreté global s’établit à 15,4 % — 9,8 millions de personnes sous le seuil de 1 337 euros par mois — soit son plus haut niveau depuis le début de la série statistique en 1996.

L’emploi salarié est le premier bouclier anti-pauvreté du pays. Aucune politique de prix bas n’a jamais fait mieux.

Deux précisions d’honnêteté, parce qu’elles seront opposées à cet article et qu’elles sont fondées. D’abord, l’emploi ne protège pas totalement : 2,3 millions de travailleurs vivent sous le seuil de pauvreté, surtout des ouvriers, des employés et des indépendants. Ensuite, les retraités ne sont pas épargnés : à 10,4 %, leur taux de pauvreté est supérieur à celui des salariés, et il progresse depuis dix ans.

Ces nuances ne renversent pas la démonstration. Elles la précisent : ce n’est pas « le travail » en général qui protège, c’est un emploi stable, correctement rémunéré, exercé sur le territoire. Et un tel emploi ne peut exister que s’il existe quelque chose à produire ici.

LA RÉPONSE

Produire ici, même avec des usines automatiques

L’objection est immédiate, et elle est légitime : à quoi bon relocaliser une usine qui, en 2026, fonctionnera avec vingt salariés au lieu de deux mille ?

Réponse : parce qu’une usine automatique ne crée pas les emplois d’hier, mais elle crée tout le reste. La maintenance, l’ingénierie, la logistique, la sous-traitance, la formation, les commandes aux équipementiers voisins, la base fiscale locale. Et surtout, elle arrête l’hémorragie : chaque produit fabriqué ici est un produit qui n’est plus acheté ailleurs, donc des capitaux qui restent dans le pays au lieu d’en sortir définitivement.

Le travail demeure le premier bouclier contre la pauvreté. L’automatisation est ce qui rend ce travail possible ici plutôt qu’ailleurs — parce qu’elle neutralise l’écart de coût du travail qui a servi de justification à trente ans de délocalisations.

Mais l’argument décisif n’est pas seulement économique. Une usine automatique installée en France, c’est aussi la certitude de trois choses que nous n’avons jamais quand nous importons :

Ce que garantit une production sur le territoire

  1. Une énergie décarbonée et connue. L’électricité française est l’une des moins carbonées au monde grâce au parc nucléaire. Produire ici, c’est produire avec cette électricité plutôt qu’avec du charbon chinois — et cela suffit à retourner l’argument environnemental, qui a longtemps servi à justifier l’inverse.
  2. Des conditions de travail vérifiables. Une paire de baskets à 4 euros fabriquée dans des conditions que personne ne contrôle n’est pas la même paire de baskets qu’un modèle produit sous droit français du travail. Ce n’est pas le même objet : c’est le même objet apparent, à un coût humain différent.
  3. Des matières premières traçables. L’origine des composants, la conformité aux normes sanitaires et de sécurité, la responsabilité juridique en cas de défaut : autant de choses qui n’existent pas dans un colis dédouané à 12 millions d’exemplaires par jour.

Il ne s’agit pas d’un dogme. Nous ne défendons ni l’autarcie ni le protectionnisme généralisé, et l’échange international reste une source de prospérité réelle. Il s’agit d’une exigence de cohérence : on ne peut pas simultanément financer un modèle social par les cotisations assises sur le travail, et acheter à l’extérieur l’essentiel des biens que ce travail produirait. C’est une impossibilité arithmétique, pas une opinion.

PROPOSITIONS

Quatre orientations

Les mesures que nous portons

  1. Publier chaque année les vrais indicateurs. Substituer au seul « poids de l’industrie dans le PIB » trois indicateurs officiels et opposables : le solde manufacturier hors énergie, hors matériel militaire et hors aéronautique ; le contenu importé de la consommation des ménages ; et l’origine réelle des importations, corrigée de l’effet Rotterdam. On ne pilote pas ce qu’on mesure mal.
  2. Fermer la porte d’entrée à l’échelle européenne, pas nationale. L’épisode de mars 2026 l’a démontré : une mesure française sur les petits colis se contourne en vingt-quatre heures et détruit des emplois logistiques français sans réduire les flux d’un seul colis. Le traitement douanier, le contrôle de conformité et la traçabilité de l’origine doivent être harmonisés et appliqués aux 27, avec les moyens humains correspondants.
  3. Exiger la réciprocité normative. Un produit vendu en France doit respecter les mêmes règles sociales, environnementales et sanitaires, quel que soit son lieu de fabrication. Ce n’est pas du protectionnisme : c’est l’égalité devant la règle. Un producteur français qui respecte le droit du travail, paie ses cotisations et décarbone son énergie ne peut pas être mis en concurrence avec un producteur dispensé des trois.
  4. Faire de l’électricité décarbonée et de l’automatisation notre avantage comparatif. La France dispose d’un atout que peu de pays possèdent : une électricité abondante, pilotable et faiblement carbonée. Couplée à l’automatisation, elle permet de produire ici à un coût compétitif, avec un contenu carbone inférieur à celui des importations. C’est l’inverse exact de la stratégie suivie depuis trente ans.

La France ne produit plus rien dont elle a besoin.

Des avions, des sacs et des crèmes de beauté, on n’en a pas besoin tous les jours. Un pays qui a réussi à ne conserver que ce dont il peut se passer, et à perdre tout ce dont il ne peut pas se passer, n’est pas un pays tourné vers l’avenir. C’est un pays qui a confondu ses excédents avec sa souveraineté.

Le redressement est possible. Il suppose d’abord de cesser de raisonner sur des chiffres qu’on n’a pas compris. Ces cinq angles morts ne sont pas des détails de statisticien : ils sont la raison pour laquelle trente ans de politiques industrielles se sont trompées de diagnostic, donc de remède.

Sources

  • INSEE, Valeur ajoutée de l’industrie manufacturière dans l’Union européenne et Indicateurs macroéconomiques de l’industrie manufacturière (données 2024-2025).
  • INSEE, note de conjoncture, mars 2025 — écarts méthodologiques France / Allemagne dans la mesure du poids de l’industrie.
  • France Industrie, Tableau de bord, janvier 2026, d’après INSEE — part de la valeur ajoutée manufacturière dans le PIB, séries longues depuis 1950.
  • Direction générale des douanes et droits indirects, Le chiffre du commerce extérieur — Analyse annuelle 2025, février 2026.
  • Direction générale du Trésor, Rapport 2026 sur le commerce extérieur de la France et Résultats du commerce extérieur en 2025, février 2026.
  • Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, fiche pays Chine, données douanes françaises.
  • Eurostat, Trade in goods with China in 2025, avril 2026, et EU trade with China — latest developments.
  • Commission européenne, rapport sur les envois de faible valeur (colis inférieurs à 150 euros).
  • Assemblée nationale, questions au Gouvernement n° 1389 et question écrite n° 13720 (mars-avril 2026) — effets de la taxe sur les petits colis.
  • INSEE, Niveau de vie et pauvreté en 2024, Insee Première n° 2117, juillet 2026, et L’essentiel sur… la pauvreté.
  • D. Autor, D. Dorn, G. Hanson, travaux sur les effets locaux de la concurrence chinoise (« China shock »).

Élysée Conseils — think tank citoyen, association loi 1901. Le Projet 2027 — Réussir ensemble est un programme présidentiel open source, sourcé sur données publiques primaires et mis à disposition de toute formation politique ou candidat.
Contribuer : mesidees@elysee-conseils.frelysee-conseils.fr

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