faut il revoir le calcul de l'inflation

faut-il revoir le calcul de l’inflation !

otre calcul de l’inflation est-il devenu obsolète face à une économie désormais dominée à 70 % par les services, contre à peine 10 % lors de la création du PIB ? En échouant à distinguer la valeur réelle d’une chaise en chêne massif d’antan de celle d’un modèle standardisé actuel, nos indicateurs ignorent la perte de qualité et de durabilité. Cette déconnexion entre des conventions anciennes et notre réalité impose de repenser urgemment la structure même de nos outils de mesure.

Dans le débat public actuel, le décalage entre l’inflation officielle annoncée par l’Insee et le ressenti des ménages est une source constante de friction. En analysant les échanges récents entre l’ingénieur Jean-Marc Jancovici et l’économiste Gilles Raveaud, des failles structurelles majeures dans notre thermomètre économique apparaissent. Il ne s’agit plus simplement de contester un chiffre, mais de remettre en question la philosophie même de sa construction.

L’éléphant dans la pièce : l’oubli de l’immobilier

Comme le souligne avec insistance Gilles Raveaud, l’une des distorsions les plus flagrantes du calcul actuel de l’inflation (l’Indice des Prix à la Consommation – IPC) réside dans le traitement du logement.

Pour l’Insee, et selon les normes comptables internationales, l’achat de sa résidence principale n’est pas considéré comme une « consommation » mais comme un « investissement ». Par conséquent, l’envolée des prix de la pierre, qui absorbe une part colossale du budget des ménages depuis trois décennies, est purement et simplement exclue du calcul de l’inflation quotidienne. Seuls les loyers sont comptabilisés. Cette convention crée un fossé entre la statistique et la réalité vécue : un ménage qui s’endette sur 25 ans pour acheter un bien plus cher qu’il y a dix ans subit une perte de pouvoir d’achat que l’indice officiel ignore superbement.

Un outil de l’ère industrielle appliqué à une économie de services

Le deuxième point crucial soulevé lors de cet échange concerne l’obsolescence structurelle de nos indicateurs. Le PIB et ses dérivés ont été conçus au milieu du XXe siècle, dans une économie de production de masse standardisée (le fordisme).

Or, la structure de notre économie a radicalement muté. Comme le rappelle Gilles Raveaud, les services représentent aujourd’hui environ 70 % du PIB. Calculer l’inflation sur une tonne d’acier ou un baril de pétrole est relativement simple. Mais comment mesurer avec précision l’évolution du prix et de la productivité dans les services (une consultation médicale, un cours de mathématiques, une prestation de conseil) ? La dématérialisation de l’économie rend la mesure des prix beaucoup plus floue et complexe que lors des Trente Glorieuses. Notre thermomètre est calibré pour une usine, alors que nous vivons dans un bureau.

Le dilemme de la qualité : la chaise en chêne contre la chaise en kit

C’est ici qu’intervient une distinction fondamentale abordée dans le débat : l’effet qualité. L’inflation ne doit pas seulement mesurer le prix sur l’étiquette, mais le prix par rapport à la valeur d’usage.

L’exemple cité est parlant : comment comparer une chaise fabriquée il y a vingt ans et une chaise vendue aujourd’hui ?

  • Il y a 20 ans, une chaise en chêne massif coûtait peut-être plus cher à l’achat, mais elle durait une vie (voire plusieurs).
  • Aujourd’hui, une chaise type « Ikea » peut afficher un prix nominal stable, voire inférieur.

Statistiquement, l’inflation semble maîtrisée. Mais si la nouvelle chaise casse au bout de trois ans, le consommateur doit la remplacer régulièrement. Le service rendu « s’asseoir durablement » coûte en réalité plus cher, alors que le prix facial a baissé. Si l’on ne corrige pas les prix par la durabilité et la qualité (ce qu’on appelle les effets hédonistes), on sous-estime massivement l’inflation réelle subie par le consommateur, contraint au renouvellement perpétuel.

L’économie : une affaire de conventions modifiables

Le fond du problème, comme le martèle le premier intervenant, est que l’économie et la comptabilité reposent essentiellement sur des conventions. Ce ne sont pas des lois naturelles intangibles. Décider d’exclure l’immobilier ou de mal pondérer la qualité est un choix méthodologique, pas une fatalité. Puisque ces règles ont été écrites par des humains, elles peuvent être réécrites pour mieux coller à la réalité du XXIe siècle.

Le faux obstacle technique : réponse à Jean-Marc Jancovici

Face à la nécessité de refondre ces indices, Jean-Marc Jancovici exprime une réserve d’ordre pratique : il s’interroge sur la capacité physique des personnels de l’Insee à « recalculer un milliard de références » pour intégrer ces paramètres complexes (carbone, qualité, services).

C’est ici qu’il convient, avec un sourire, de rassurer l’ingénieur. Cher Jean-Marc, votre inquiétude serait fondée si nous étions encore en 1950. Mais il existe aujourd’hui des outils formidables nommés ordinateurs. Le traitement de « Big Data », le calcul distribué et l’intelligence artificielle permettent de traiter des milliards de lignes de données en quelques instants. Ce qui prendrait mille ans à une armée de comptables munis de stylos se fait aujourd’hui en temps réel dans les serveurs.

La technologie pour recalculer l’inflation « au réel » existe, elle est rapide et efficace. L’obstacle n’est donc ni technique, ni humain au sens de la main-d’œuvre : il est purement politique. Il s’agit de décider si nous voulons changer la convention.

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