Comment la dépublication d’un guide de l’ADEME, le projet de loi Lecornu et la purge de la National Science Foundation par Donald Trump racontent la même histoire — celle de la mise au pas des outils publics d’expertise indépendante.
Par Philippe Agnelli — Élysée-Conseils — 30 avril 2026
Deux scènes, fin avril 2026
Vendredi 25 avril 2026, milieu de journée, Washington. Marvi Matos Rodriguez relit un rapport de quatre-vingts pages pour le compte du National Science Board — l’organe qui, depuis 1950, oriente les choix scientifiques du gouvernement fédéral américain. Un courriel arrive. Une phrase, signée du Bureau du personnel présidentiel, « au nom du président Donald J. Trump » : son mandat est terminé, avec effet immédiat. Aucune justification. Aucun appel possible. Au même moment, vingt-et-un autres scientifiques reçoivent le même message. En quelques heures, soixante-seize ans de gouvernance scientifique indépendante américaine viennent d’être effacés.
Quelques jours plus tard, à Paris. Sur le site de l’Agence de la transition écologique, un guide de cent pages disparaît. Co-signé par trois ministres, l’ADEME et l’Office français de la biodiversité, il s’intitulait « Demain mon territoire » et proposait aux maires de France vingt-trois fiches pratiques pour engager la transition écologique de leurs communes. Il aura été en ligne quarante-huit heures. L’ordre vient de Matignon. Le cabinet du Premier ministre n’a fourni aucune explication. Une source citée par AEF info parle d’un retrait « sans raison », après que le guide ait été « placardisé pendant des mois ».
Ces deux scènes n’ont, en apparence, rien en commun. Pas le même pays. Pas la même institution. Pas la même échelle. Et pourtant, elles racontent rigoureusement la même histoire.
Celle d’exécutifs qui ne supportent plus que des agences indépendantes, financées par l’argent public et dotées d’une expertise scientifique, échappent à leur contrôle politique direct. Celle d’une époque où la compétence technique est devenue un obstacle plutôt qu’un atout — parce qu’elle produit des constats que les récits politiques ne veulent plus entendre.
Cet article propose de relier ces fils. Parce que ce qui se joue n’est ni anecdotique, ni cantonné à l’écologie, ni propre à un pays. C’est un mouvement de fond. Et il nous concerne tous.
Anatomie d’une censure : « Demain mon territoire »
Pour comprendre ce qui s’est passé à Paris, il faut commencer par lire le document censuré. Je l’ai fait. Cent pages. Vingt-trois fiches thématiques : énergies renouvelables, alimentation durable, gouvernance citoyenne, sobriété, exemplarité, bâtiments, déchets, santé, biodiversité, mobilités, sobriété foncière, adaptation au changement climatique, financement, transition juste, prospective.
Chaque fiche suit la même architecture, sobre et opérationnelle : pourquoi le sujet est important, quelques chiffres clés sourcés (FEDENE, ADEME, INSEE, INRAE, Cerema), ce qu’un élu peut faire concrètement, et trois ou quatre exemples de communes qui l’ont déjà fait — de Saint-Julien-les-Villas à Saint-Denis de la Réunion, en passant par Mouans-Sartoux ou la communauté de communes Charente Limousine. Le ton est celui d’un manuel professionnel à destination de praticiens. Aucune posture militante. Aucune charge idéologique. Aucune injonction.
Le guide est co-signé par Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, par Sylvain Waserman, président de l’ADEME, et par Olivier Thibault, directeur général de l’OFB. Il s’inscrit explicitement dans le cadre légal existant : loi APER de mars 2023, loi EGAlim, objectif de zéro artificialisation nette, troisième Plan national d’adaptation au changement climatique. Il ne fait que donner aux maires les moyens d’appliquer ce que l’État leur demande déjà de faire.
« Avec le guide Demain mon territoire, conçu avec l’ADEME et l’OFB, nous donnons aux maires et aux élus municipaux des outils concrets pour identifier rapidement des actions réalistes, adaptées à leurs réalités locales et utiles au quotidien des habitants. » — Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, dans la préface du guide.
C’est ce document — ce manuel le plus consensuel possible, validé au plus haut niveau de l’État — que Matignon a fait disparaître en quarante-huit heures. Sans justification. Sans débat. Sans même prendre la peine de prétendre qu’il y aurait quelque chose à reprocher au contenu.
Et c’est précisément cela qui rend l’affaire si révélatrice. Quand on censure un document irréprochable, on ne s’attaque pas au document. On s’attaque à autre chose.
L’ADEME et l’OFB sous siège : dix-huit mois d’attaques convergentes
La dépublication du guide n’est pas un accident isolé. Elle s’inscrit dans une séquence d’attaques systématiques contre les deux principales agences techniques de l’État en matière de transition écologique. Une séquence qui dure depuis dix-huit mois et qui, mois après mois, suit une logique d’étranglement progressif.
L’OFB, cible désignée des lobbies agricoles
À l’Office français de la biodiversité, l’année 2026 a commencé par une mise en cause publique. La nomination d’Anne Le Strat comme directrice générale déléguée à la mobilisation de la société, en janvier, a déclenché une fronde immédiate de la FNSEA et de la Coordination rurale. Cette dernière, proche de l’extrême droite, a qualifié sa nomination d’« affront ». La FNSEA a dénoncé un « profil idéologiquement marqué ». Le Premier ministre Sébastien Lecornu a alors saisi trois corps d’inspection — l’Inspection générale de l’administration, le Conseil général de l’alimentation, l’Inspection générale de l’environnement — pour enquêter sur les modalités de son recrutement.
Le syndicat agricole Coordination rurale est allé plus loin. Dans un communiqué de janvier 2026, il a réclamé « la suppression de l’OFB » et « une réforme profonde des missions des agences et opérateurs de l’État ». Les syndicats des agents de l’OFB, eux, dénoncent « des attaques répétées, orchestrées par une grande majorité de syndicats agricoles », ayant « reçu une écoute gouvernementale plus que bienveillante ».
Le message politique est limpide : ce n’est pas la qualité du travail des agents qui pose problème. C’est leur existence même. Une police de l’environnement qui contrôle l’usage des pesticides, l’arrachage de haies ou le respect des arrêtés sécheresse, c’est insupportable pour une partie du monde agricole productiviste — et l’exécutif accompagne le mouvement plutôt que de protéger ses propres agents.
L’ADEME, étranglée par le budget puis par la loi
Du côté de l’ADEME, la mécanique est différente mais l’objectif identique. Le budget 2026 de l’agence a été adopté en conseil d’administration le 4 décembre 2025 par 16 voix pour, 11 contre, 1 abstention. Une majorité courte, et une majorité contrainte : plusieurs administrateurs ont voté pour uniquement pour éviter qu’un budget administré directement par l’État leur soit imposé. La baisse du fonds Économie circulaire a été particulièrement contestée par les associations comme HOP.
Ce vote ne s’est pas fait dans un vide politique. En juillet 2025, François Bayrou avait évoqué la suppression d’agences « improductives qui dispersent l’action de l’État », avec plusieurs pistes étudiées : ADEME, Agence bio, Conservatoire du littoral. Le président de l’ADEME, Sylvain Waserman, a tenu en octobre 2025 une conférence de presse de transparence pour défendre l’utilité de l’agence. Il a rappelé une donnée essentielle, sur laquelle nous reviendrons : la consommation d’énergie fossile en France représente soixante-quatre milliards d’euros par an, et chaque réseau de chaleur renouvelable construit au cours des quinze dernières années a réduit ce déficit commercial.
Mais la véritable offensive structurelle est ailleurs. Elle est dans le projet de loi de décentralisation que prépare le gouvernement Lecornu, et qui doit passer en Conseil d’État le 7 mai 2026 puis en Conseil des ministres le 20 mai.
Le projet de loi Lecornu : un démantèlement déguisé en décentralisation
Ce texte, qui « n’a de décentralisation que le nom » selon plusieurs observateurs, prévoit le rattachement des dix-sept délégations régionales de l’ADEME aux DREAL — les Directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement, placées sous l’autorité des préfets. L’argument officiel est celui d’une « meilleure cohérence » des politiques publiques. La réalité est différente.
Sur les 1 200 salariés de l’ADEME, environ 500 seraient concernés par cette réorganisation, dont 350 ingénieurs et experts en région. L’article 7 du texte prévoit une mise à disposition d’office des salariés de droit privé de l’ADEME, renouvelable seulement au bout de trois ans si les salariés le souhaitent. En clair : si un agent refuse cette mise à disposition, il pourra être licencié sans indemnité. Le Conseil d’État examine actuellement ce point, dont les implications juridiques et sociales sont considérables.
Le président de l’ADEME a alerté publiquement, dans Les Échos, sur les « possibles impasses juridiques, opérationnelles et sociales » du texte. Le lien entre le siège et les régions, dit-il, est « consubstantiel à notre modèle ». Les syndicats sont vent debout. La CFDT, la CGT et la FSU ont adressé un courrier commun aux parlementaires en janvier 2026.
La grande confusion budgétaire
À ce stade, il faut faire un détour par les chiffres, parce que la campagne de dénigrement contre l’ADEME repose sur une confusion volontaire que peu de médias prennent la peine de dissiper.
Le budget total de l’ADEME tourne autour de 3,4 milliards d’euros par an. Mais ce chiffre, brandi comme preuve d’une agence « coûteuse », ne correspond pas à son budget de fonctionnement. Le coût réel de fonctionnement de l’ADEME est de 135 millions d’euros par an — soit moins de 10 % du total. Le reste, plus de 3 milliards d’euros, est de l’argent redistribué aux collectivités, aux entreprises et aux porteurs de projets de transition écologique : décarbonation industrielle, fonds chaleur, rénovation énergétique, France 2030. L’ADEME ne dépense pas cet argent. Elle l’oriente vers les acteurs de terrain.
Quant aux salaires : l’Inspection générale des finances, qui a audité l’agence en 2024, a établi que les rémunérations à l’ADEME étaient inférieures de 25 % à celles du secteur privé pour des compétences équivalentes. L’IGF n’a formulé aucune recommandation structurelle remettant en cause le modèle. Au contraire, elle a recommandé une hausse des effectifs.
On a donc affaire à une agence dont chaque audit officiel confirme la pertinence, l’efficacité et la sobriété. Et qu’on s’apprête pourtant à démanteler par voie législative.
États-Unis : la même mécanique, à plus grande échelle
À six mille kilomètres de Paris, l’administration Trump applique la même grammaire — avec moins de précautions diplomatiques. Le 25 avril 2026, l’intégralité des vingt-deux membres du National Science Board ont été démis de leurs fonctions par un courriel du Bureau du personnel présidentiel. Aucune justification. Aucun préavis. Une rupture frontale avec la tradition des mandats de six ans échelonnés, conçus précisément pour empêcher qu’un président puisse renouveler le conseil d’un seul coup.
Le National Science Board avait été créé par le Congrès en 1950. Sa mission statutaire : conseiller le président et le Congrès sur la politique scientifique, approuver les principales subventions de la National Science Foundation, orienter l’avenir de la recherche fondamentale américaine. La NSF, c’est neuf milliards de dollars de budget annuel, environ onze mille projets financés chaque année dans deux mille institutions, le quart de la recherche scientifique fondamentale conduite sur le territoire américain.
Le motif probable de la purge n’est pas mystérieux. En mai 2025, le NSB avait pris la rare initiative de critiquer publiquement la proposition présidentielle de couper le budget de la NSF de 55 %. Le Congrès, dans un vote bipartisan, avait fini par ignorer cette recommandation du président. Selon Keivan Stassun, astrophysicien à Vanderbilt et membre démis du conseil, cette prise de position publique a « froissé » l’administration.
Le démantèlement, lui, est en cours depuis janvier 2025. La NSF a perdu plus de 30 % de ses effectifs en quinze mois. Près de 1 400 subventions ont été annulées ou suspendues, sous prétexte de « priorités politiques changeantes ». Le siège historique de l’agence à Alexandria, en Virginie, a été cédé à une autre administration fédérale. Le directeur permanent, Sethuraman Panchanathan, a démissionné en avril 2025. Le budget 2027 proposé par Trump prévoit de ramener la NSF de 8,8 milliards à 4 milliards de dollars — une coupe de 54,5 %. Les sciences mathématiques et physiques perdraient deux tiers de leur financement. L’ingénierie, 75 %. Les sciences biologiques, 72 %.
« Couper 75 % du budget des sciences mathématiques tout en clamant vouloir dominer l’intelligence artificielle, c’est prétendre vouloir construire un gratte-ciel tout en dynamitant ses fondations. »
La représentante démocrate Zoe Lofgren, membre senior de la commission scientifique de la Chambre, a résumé l’affaire en une phrase : « Il n’est malheureusement pas surprenant qu’un président ayant attaqué la NSF dès le premier jour cherche à détruire le conseil qui aide à guider la Fondation. »
Mettons les deux séquences côte à côte. À Paris, on dépublie un guide consensuel et on prépare un texte de loi qui démantèle l’expertise régionale d’une agence. À Washington, on vire vingt-deux scientifiques par email et on coupe le budget de la principale agence de recherche fondamentale du pays. Les méthodes diffèrent en brutalité — elles ne diffèrent pas en logique. Dans les deux cas, l’objectif est le même : ramener sous tutelle politique directe des institutions qui produisaient des constats indépendants. Dans les deux cas, le motif est le même : ces institutions avaient le tort de fonctionner.
Pourquoi la science dérange
On peut maintenant poser la question qui ouvre tout le reste : pourquoi cette guerre ? Pourquoi des exécutifs, à droite comme à l’extrême droite, en France comme aux États-Unis, mobilisent-ils autant d’énergie politique pour étrangler des agences techniques que la quasi-totalité des audits indépendants ont jugées utiles ?
Trois raisons, qui se renforcent les unes les autres.
Première raison : la science autonomise les acteurs locaux
Une agence comme l’ADEME ne se contente pas de produire des rapports. Elle donne aux maires, aux entrepreneurs, aux associations, aux citoyens, les moyens techniques et financiers d’agir sans demander la permission politique. Un maire qui veut installer un réseau de chaleur, isoler son école, désartificialiser un parking, n’a pas besoin de l’autorisation du préfet : il a besoin d’un ingénieur de l’ADEME qui sait comment monter le dossier et accéder au fonds chaleur.
C’est précisément ce que fait le guide « Demain mon territoire ». Il dit aux 35 000 communes de France : voilà ce que vous pouvez faire, voilà comment d’autres l’ont fait, voilà les outils techniques pour y parvenir. Il court-circuite les filtres administratifs traditionnels. Il transforme des élus locaux en acteurs autonomes de la transition. Et c’est exactement ce qui dérange un exécutif central qui voudrait, à l’inverse, rétablir le préfet comme passage obligé de toute initiative — c’est précisément l’objet du projet de loi de décentralisation Lecornu.
Le rattachement des délégations régionales de l’ADEME aux DREAL n’est pas une réforme administrative. C’est une reprise en main. Les régions y voient un levier pour récupérer des moyens. L’État central y voit le moyen de remettre la transition écologique sous contrôle politique direct, en filtrant chaque projet par le préfet. Les élus locaux, eux, perdent leur tiers de confiance technique.
Deuxième raison : la science produit des constats que les récits politiques ne veulent plus entendre
Une agence indépendante ne dit pas ce que le pouvoir veut entendre. Elle dit ce que les données disent. Quand l’ADEME publie un baromètre annuel sur les représentations sociales du changement climatique, elle ne fait pas de politique : elle livre des résultats. Quand l’OFB documente la disparition de 70 % des haies françaises depuis 1950 ou la chute de 25 % des populations d’oiseaux européens en 40 ans, elle ne milite pas : elle constate.
Mais ces constats sont devenus politiquement insupportables. Pas parce qu’ils seraient faux — personne ne les conteste sérieusement sur le plan scientifique. Parce qu’ils dérangent les récits dominants : celui d’une agriculture productiviste qui n’aurait plus rien à se reprocher, celui d’une transition qui pourrait se faire sans toucher aux modèles économiques, celui d’une croissance qui resterait compatible avec les limites planétaires sans changement structurel. Quand la science contredit le récit politique, on ne change pas le récit. On fait taire la science.
Aux États-Unis, la NSF avait commis le crime de critiquer publiquement les coupes budgétaires de l’administration. En France, l’ADEME et l’OFB ont commis le crime de produire un guide qui parle d’alimentation durable, de réduction de la viande dans les cantines, de préservation des haies, de sobriété foncière — autant de sujets qui irritent des intérêts particuliers que l’exécutif a choisi de protéger.
Troisième raison : la science incarne une temporalité longue, incompatible avec l’agenda politique court
Un projet de transition écologique se conçoit sur quinze, vingt, trente ans. La rénovation thermique du parc immobilier français : trente ans. La décarbonation de l’industrie sidérurgique : vingt ans. La restauration des écosystèmes dégradés : quarante ans. Le démantèlement nucléaire et le développement des renouvelables : cinquante ans. Les agences techniques sont conçues pour porter ces temporalités-là. Leurs effectifs, leurs missions, leurs financements pluriannuels sont calibrés pour traverser plusieurs mandatures.
Or l’agenda politique fonctionne, lui, sur des cycles de cinq ans — et même de quelques mois quand il s’agit de réagir à un sondage ou à une mobilisation syndicale. Les arbitrages budgétaires de fin d’année, la pression des lobbies sectoriels, les tweets matinaux : tout pousse vers le court-termisme. Une agence indépendante qui rappelle que les décisions de 2026 produiront leurs effets — bons ou mauvais — en 2046, devient un caillou dans la chaussure du calendrier électoral.
Faire taire la science, c’est aussi se débarrasser de la mémoire longue. C’est pouvoir nier en 2027 ce qu’on s’était engagé à faire en 2024. C’est pouvoir présenter chaque renoncement comme une « adaptation aux réalités » plutôt que comme un manquement aux engagements.
Ce que nous proposons chez Élysée-Conseils
Cet article n’est pas une simple analyse. Il est aussi un acte de positionnement. Chez Élysée-Conseils, nous co-construisons depuis plusieurs mois un programme présidentiel ouvert pour 2027, organisé autour de trois piliers — Environnement, Social, Économie — et de cinq réformes structurelles prioritaires. Sur la question qui nous occupe ici, nous proposons l’inverse exact de ce qui se prépare.
Notre conviction est simple : un pays qui se prive de ses outils d’expertise indépendante se prive aussi de sa capacité à se gouverner sérieusement. Les choix de transition écologique, énergétique, industrielle qui nous attendent sont d’une telle complexité technique et d’une telle ampleur économique qu’aucun gouvernement, aucun parti, aucun cabinet ministériel ne peut les conduire sans s’appuyer sur des compétences scientifiques et techniques de très haut niveau. Démanteler l’ADEME ou l’OFB, ce n’est pas faire des économies. C’est se condamner à piloter à l’aveugle.
Nous défendons donc explicitement, dans notre programme, trois principes qui sont précisément ceux que les attaques actuelles cherchent à effacer.
Premièrement : donner aux acteurs locaux les moyens d’agir
La transition écologique se fera dans les territoires ou ne se fera pas. Cela signifie maintenir, et même renforcer, les outils qui permettent aux maires, aux intercommunalités, aux entreprises locales, d’accéder à une expertise technique indépendante et à des financements ciblés. Nous proposons de préserver le caractère d’EPIC de l’ADEME, le maintien de ses dix-sept délégations régionales autonomes, et la consolidation de son rôle de tiers de confiance auprès des élus locaux.
Le guide « Demain mon territoire » censuré par Matignon est exactement le type de production que nous voulons multiplier, pas faire disparaître. Vingt-trois fiches concrètes, des exemples reproductibles, un mode d’emploi de la transition à l’échelle communale : c’est ce dont les 35 000 maires de France ont besoin. Pas d’une mise sous tutelle préfectorale qui ralentira chaque décision.
Deuxièmement : produire des données factuelles et tangibles, pas des récits idéologiques
Nous croyons à une politique fondée sur les faits. Cela suppose de protéger institutionnellement les organismes producteurs de données — ADEME, OFB, Météo France, IGN, Cerema, INRAE, Haut Conseil pour le Climat, Observatoire national de la précarité énergétique. Cela suppose aussi de renforcer leur indépendance budgétaire, leur transparence méthodologique, et leur capacité à publier des constats même quand ces constats dérangent.
Une démocratie sérieuse n’a pas peur de la vérité chiffrée. Elle s’en sert pour décider mieux. Quand le rythme d’extinction des espèces est dix à mille fois supérieur au rythme naturel, ce n’est pas une opinion politique — c’est une réalité scientifique. Quand l’artificialisation des sols progresse quatre fois plus vite que la croissance démographique, ce n’est pas un récit militant — c’est une donnée mesurée par le Cerema. Notre programme assume de partir de ces réalités, pas de les contourner.
Troisièmement : incarner la temporalité longue
Préparer l’avenir, et pas la prochaine élection. C’est ce que les professionnels de la politique ne savent plus faire — parce que leur survie professionnelle dépend du cycle électoral court. Nous proposons donc, et c’est l’une des spécificités d’Élysée-Conseils, une démarche programmatique qui assume de raisonner sur quinze ou vingt ans, en s’appuyant sur les scénarios scientifiques disponibles : trajectoires GIEC, scénarios Transition 2050 de l’ADEME, projections du Haut Conseil pour le Climat, troisième Plan national d’adaptation au changement climatique.
Un programme présidentiel sérieux n’est pas un catalogue de promesses pour 2027. C’est une feuille de route pour 2050. Et cette feuille de route ne peut s’écrire qu’avec — et non contre — les agences d’expertise.
Ce qu’il faut faire maintenant
Le calendrier est court. Il s’écrit en jours, pas en semaines.
7 mai 2026 : le Conseil d’État examine le projet de loi de décentralisation et rend son avis. Cet avis pèsera lourd sur la suite, en particulier sur les dispositions juridiquement contestables — notamment l’article 7 qui organise la mise à disposition d’office des salariés de l’ADEME.
20 mai 2026 : passage du texte en Conseil des ministres, puis envoi au Parlement.
Été 2026 : votes successifs à l’Assemblée nationale et au Sénat.
La fenêtre pour peser est donc maintenant. Une fois le texte voté, il sera trop tard. Voici les actions concrètes que chacun peut engager dès aujourd’hui.
- Écrire à votre député pour lui demander de s’opposer au rattachement des délégations régionales de l’ADEME aux DREAL et au maintien de son statut d’EPIC. Un modèle de courrier complet est disponible dans le kit de mobilisation conçu par Gabrielle Piot, citoyenne engagée qui coordonne la mobilisation. Le format des emails est prénom.nom@assemblee-nationale.fr.
- Sauvons le soldat ADEME
- Relayer l’information sur les réseaux sociaux. Plus la mobilisation citoyenne est visible, plus le rapport de force pèse sur les arbitrages parlementaires. Le kit Piot contient des exemples de posts à reprendre ou adapter.
- Soutenir l’intersyndicale CFDT, CGT, FSU, qui a interpellé les parlementaires en janvier 2026. Ces syndicats ont produit un argumentaire technique solide, accessible publiquement.
- Témoigner si vous ou votre organisation avez bénéficié de l’aide de l’ADEME pour un projet concret. Gabrielle Piot prépare un reportage sur les projets accompagnés par l’agence et recueille les témoignages via un formulaire en ligne.
- Diffuser cet article. Plus le sujet sera porté hors des cercles spécialisés, plus il deviendra coûteux politiquement de le faire passer en silence.
Ne pas attendre Trump pour réagir
Nous avons la chance, en France, de ne pas avoir Donald Trump. Nous n’avons pas de président qui virerait par email vingt-deux scientifiques un vendredi après-midi. Nous n’avons pas d’administration qui annulerait quatorze cents subventions de recherche en quinze mois. Nous n’avons pas — pas encore — d’équivalent de la grande fuite des cerveaux qui pousse aujourd’hui les chercheurs américains à émigrer en masse vers l’Europe.
Mais nous avons, en France, des méthodes plus discrètes pour atteindre des résultats comparables. Nous avons un cabinet de Premier ministre qui fait disparaître un guide en quarante-huit heures sans avoir à se justifier. Nous avons un projet de loi qui démantèle une agence en feignant de la décentraliser. Nous avons un budget qu’on adopte à 16 voix contre 11 en menaçant de pire si on n’accepte pas. Nous avons des syndicats agricoles qui obtiennent ce qu’ils veulent en quelques semaines de pression médiatique — quand des syndicats d’agents publics, eux, sont laissés sans réponse pendant des mois.
La méthode est différente. Le résultat, à terme, serait le même : une France privée des outils techniques qui lui permettent de tenir ses engagements climatiques, de protéger sa biodiversité, d’orienter la transition de ses territoires. Une France qui pilote à vue, en s’appuyant sur des préfets surchargés et des récits politiques court-termistes plutôt que sur des ingénieurs et des scientifiques.
Nous n’avons pas Trump. Mais nous avons des idées pour faire taire la science.
Et c’est précisément maintenant — entre le 7 mai et le 20 mai 2026 — que se décide si ces idées vont l’emporter, ou si la mobilisation des citoyens, des élus locaux, des chercheurs, des syndicats, des associations et des entreprises de la transition saura les arrêter.
Ce sera l’un ou l’autre.
Philippe Agnelli est le fondateur d’Élysée-Conseils, re-think tank loi 1901 qui co-construit un programme présidentiel ouvert et collaboratif pour l’élection de 2027. Pour proposer une idée ou rejoindre la démarche : mesidees@elysee-conseils.fr — www.elysee-conseils.fr
Sources principales : Reporterre, Les Échos, AEF info, Contexte, LCP, France Info, CFDT-UFETAM, kit de mobilisation Gabrielle Piot, rapport IGF sur l’ADEME (2024), couverture presse internationale sur la NSF (developpez.com, lactualite.com, asatunews, info.fr, gagadget). Le guide « Demain mon territoire » (ADEME-OFB, avril 2026) a été consulté dans son intégralité avant rédaction.
