Nos enfants méritent mieux qu’une interdiction. Ils méritent un outil à leur hauteur.

Nos enfants méritent mieux qu’une interdiction. Ils méritent un outil à leur hauteur.

Pour une alternative publique et européenne aux réseaux sociaux commerciaux : « OpenSocial« 

Le 31 mars 2026, le Sénat français examine en séance publique la proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Ce texte, adopté à l’Assemblée nationale fin janvier par 130 voix contre 21, est présenté comme une réponse urgente à une crise sanitaire réelle : dépression adolescente, cyberharcèlement, addiction aux écrans, exposition à des contenus violents ou sexuels. La ministre chargée du Numérique a évoqué une « véritable urgence ». Le Président de la République a salué « une étape majeure ». Rarement un texte législatif aura autant fait consensus dans la classe politique française.

Et pourtant, quelque chose cloche. Non dans le diagnostic — les dangers sont réels et documentés — mais dans le remède. La France, une fois de plus, choisit l’interdiction là où elle devrait choisir la construction. Elle choisit d’amputer là où il faudrait éduquer. Elle choisit de fermer une porte là où elle devrait en ouvrir une autre.

Ce réflexe français — interdire ce qu’on ne sait pas réguler — n’est pas nouveau. Mais il est, en l’espèce, doublement problématique : il s’attaque à la conséquence et non à la cause, et il laisse le terrain libre aux plateformes américaines dont le modèle économique est précisément ce qui rend ces réseaux dangereux.

Cet article propose une autre voie. Pas celle du laisser-faire. Pas celle de la prohibition. Celle d’un réseau social public, progressif, déconnecté de toute logique commerciale : OpenSocial (Un nom a été donné au projet pour simplifier la lecture de ce document).

I. Le réflexe français de l’interdiction : une réponse qui rassure sans résoudre

1.1 Une loi qui arrive après l’autre

Il faut rappeler que ce n’est pas la première tentative. En juillet 2023, la loi Marcangeli avait déjà instauré une majorité numérique à 15 ans, conditionnant l’inscription sur les réseaux sociaux au consentement parental. Résultat : jamais appliquée. Faute de décrets d’application, faute de solution technique fiable, faute surtout de conformité avec le droit européen (le DSA, règlement sur les services numériques).

Ce précédent devrait inciter à la prudence. Il n’incite apparemment qu’à recommencer avec un texte plus ambitieux, qui se heurte aux mêmes obstacles techniques et juridiques — et que le Conseil d’État a déjà qualifié de potentiellement inconstitutionnel dans sa version initiale.

1.2 La vérification d’âge : un problème non résolu

Comment savoir qu’un utilisateur a moins de 15 ans ?

Les solutions envisagées — selfie avec reconnaissance faciale, carte d’identité numérique, carte bancaire — posent toutes, à des degrés divers, des problèmes de vie privée, d’accessibilité et d’efficacité réelle.

L’Australie, première nation à avoir interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans dès décembre 2025, l’apprend à ses dépens : le régulateur australien a ouvert, ce même 31 mars 2026, des enquêtes contre TikTok, Instagram et YouTube pour non-respect de la loi.

En clair : la loi est votée, mais elle n’est pas respectée. Les adolescents contournent les restrictions en utilisant des applications alternatives, en consultant les contenus sans compte, ou en trompant les systèmes de vérification. L’interdiction déplace le problème vers des zones encore moins régulées.

1.3 Le vrai problème, c’est l’algorithme — pas l’âge

C’est ici que le débat se trompe de cible. Le danger des réseaux sociaux ne réside pas dans le fait qu’un enfant de 14 ans et 11 mois y accède plutôt qu’un enfant de 15 ans et 1 mois. Il réside dans la nature même du modèle économique de ces plateformes.

Les réseaux sociaux commerciaux ne sont pas conçus pour connecter les gens. Ils sont conçus pour maximiser le temps passé sur la plateforme, donc les revenus publicitaires. – Philippe Agnelli

Jonathan Haidt, psychologue social à l’université de New York et auteur de The Anxious Generation (2024), a documenté de manière rigoureuse comment la montée en puissance des réseaux sociaux entre 2012 et 2015 coïncide avec une explosion des troubles anxieux et dépressifs chez les adolescents — et en particulier chez les adolescentes.

Mais Haidt lui-même souligne que le problème n’est pas le numérique en tant que tel : c’est le design addictif, les boucles de validation sociale, les algorithmes de recommandation qui amplifient les contenus les plus clivants et émotionnellement chargés.

La Commission écrans réunie par Emmanuel Macron (rapport 2024) arrive à des conclusions similaires : ce qui nuit aux enfants, c’est l’exposition non maîtrisée à des contenus inadaptés, l’addiction aux mécaniques de récompense, et la dégradation de l’image de soi par comparaison permanente. Aucun de ces mécanismes ne disparaît si l’enfant attend son 15ème anniversaire.

Un réseau social sans algorithme de recommandation commerciale, sans publicité ciblée, sans logique de captation attentionnelle, serait-il encore dangereux de la même façon ? La question mérite d’être posée.

II. Les réseaux sociaux, c’est d’abord du lien — et personne ne peut s’y substituer

2.1 Pourquoi les enfants sont sur les réseaux sociaux

La question n’est jamais posée assez sérieusement. Les enfants et les adolescents ne sont pas sur TikTok ou Instagram parce qu’ils sont irrationnels ou victimes. Ils y sont pour les mêmes raisons que les adultes : pour retrouver leurs amis, partager des moments, appartenir à un groupe, s’exprimer, rire. Bref, pour faire exactement ce que leur nom indique : du

lien social

Or, depuis la pandémie de Covid-19, depuis la généralisation du télétravail, depuis la déstructuration des collectifs de quartier et des associations de proximité, le lien social s’est massivement déporté vers le numérique — pour toutes les générations. Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans sans leur proposer un espace alternatif pour maintenir ce lien, c’est comme interdire les voitures sans construire de transports en commun.

2.2 Ce que l’État français a déjà construit : les ENT

La France dispose d’un atout considérable et sous-estimé : les Espaces Numériques de Travail (ENT). Ces plateformes scolaires publiques, déployées dans la quasi-totalité des établissements, permettent déjà aujourd’hui des échanges entre enseignants, élèves et parents. Des outils comme Pronote, EcoleDirecte, Mon Bureau Numérique ou les ENT régionaux constituent une infrastructure existante, opérée par des acteurs publics ou para-publics, sans logique commerciale, et déjà familière aux familles.

Ces outils, pourtant, restent cantonnés à l’administratif scolaire : notes, absences, cahier de texte. Personne n’a encore eu l’audace de leur donner une dimension sociale — alors que c’est précisément là que se joue l’enjeu.

2.3 L’échec du secteur privé à proposer une alternative

Depuis dix ans, aucune entreprise française ou européenne n’a réussi à créer un réseau social grand public capable de rivaliser avec Meta, TikTok ou Snapchat. Les tentatives ont été nombreuses : elles ont toutes échoué, faute de masse critique, faute d’effets réseau, faute de modèle économique viable sans publicité intrusive.

Ce n’est pas un hasard. Le marché ne peut pas résoudre ce problème, parce que le marché est précisément le problème. Un réseau social financé par la publicité sera toujours incité à maximiser l’attention, donc à rendre ses utilisateurs dépendants. C’est structurel, pas accidentel.

La seule entité capable de construire et de maintenir un réseau social sans logique commerciale, c’est la puissance publique. L’État. Et idéalement, à l’échelle qui compte aujourd’hui : l’Europe.

III. OpenSocial — une proposition concrète

Appelons ce projet OpenSocial : un réseau social public, progressif, européen, construit sur les infrastructures ENT existantes, sans algorithme de recommandation commerciale, sans publicité, et organisé en cercles de sociabilité qui évoluent avec l’âge de l’utilisateur.

3.1 Le principe fondateur : la progression par étapes

OpenSocial repose sur une idée simple : l’accès au monde social numérique doit se construire progressivement, comme l’accès à l’espace public physique. On ne laisse pas un enfant de 6 ans seul dans la rue. On ne l’en prive pas non plus ad vitam aeternam. On l’accompagne, on élargit progressivement son espace d’autonomie, jusqu’à ce qu’il soit capable de naviguer seul.

3.2 L’architecture en cinq étapes

Étape 1 — Maternelle (3–6 ans) : le cercle famille-école

À cet âge, OpenSocial n’est pas un outil pour l’enfant, mais pour ses parents et ses enseignants. La plateforme permet aux enseignants de partager photos et moments de la vie de classe, aux parents de communiquer entre eux pour organiser des temps périscolaires, et à la communauté scolaire de créer un premier lien numérique. L’enfant n’a pas de compte : il est représenté par ses représentants légaux.

Étape 2 — École primaire (6–11 ans) : le cercle de classe

L’enfant accède à un espace partagé avec sa classe, sous la supervision de l’enseignant. Il peut y déposer des dessins, des textes, des photos. Les parents restent visibles et actifs. Un fil de discussion de classe permet aux familles de s’organiser (sorties, événements, entraide). Pas d’interactions avec l’extérieur de la classe.

Étape 3 — Collège (11–15 ans) : le cercle de confiance étendu

C’est ici que l’outil devient véritablement social pour l’élève. Il peut créer un profil, rejoindre des groupes de classe, retrouver ses anciens camarades de primaire. Les parents ont accès en lecture à l’espace de leur enfant et peuvent modérer les contacts. L’enfant ne peut interagir qu’avec d’autres élèves de collèges référencés sur OpenSocial — garantissant que l’interlocuteur est un pair, pas un adulte inconnu. Aucun algorithme de recommandation : on voit ce que ses amis partagent, dans l’ordre chronologique.

Étape 4 — Lycée (15–18 ans) : l’ouverture progressive

La supervision parentale s’allège. L’élève peut interagir avec n’importe quel autre lycéen sur la plateforme, rejoindre des groupes thématiques (culture, sport, engagement citoyen), et connecter son profil à ses anciens cercles (collège, primaire). Des fonctionnalités de création de contenu apparaissent — articles, podcasts, vidéos courtes — toujours sans monétisation et sans recommandation algorithmique.

Étape 5 — Université et au-delà : l’autonomie complète

À 18 ans, l’utilisateur accède à la version adulte d’OpenSocial, sans restriction d’interaction. Il peut se connecter avec n’importe qui, rejoindre n’importe quel groupe, et choisir de rendre son profil public. OpenSocial devient alors un véritable réseau social généraliste — concurrent direct de Meta et TikTok, mais sans leur modèle économique toxique.

Étape 6 — L’enfant devient parent à son tour

Une fois adulte, ils échangent Avec tous les autres adultes Sur ce réseau social Non commercial. Et puis un jour, il a des enfants Qu’il accompagne à la maternelle. Et le cycle recommence dans un environnement connu et reconnu.

Étape 6 — L’enfant devient parent à son tour

Une fois adulte, il échange avec l’ensemble des autres adultes sur ce réseau social non commercial. À ce stade, il profite de toutes les fonctionnalités du réseau, dans un environnement dépourvu d’objectifs commerciaux, favorisant les interactions authentiques et la création de liens sociaux.

Puis, lorsque cet adulte devient parent, il accompagne ses enfants à la maternelle. Le cycle recommence alors, dans un environnement familier et reconnu, où la plateforme continue d’offrir un cadre sécurisant et adapté à chaque étape de la vie, du plus jeune âge à l’âge adulte.

3.3 Le cœur du réacteur : l’absence d’algorithme commercial

OpenSocial n’a aucun modèle publicitaire. Pas de ciblage comportemental. Pas de boucle de rétention. Pas de scroll infini. Le fil d’actualité est chronologique. Les contenus recommandés sont ceux que l’utilisateur a explicitement choisi de suivre. Il n’y a aucune incitation à rester plus longtemps que nécessaire.

Ce n’est pas un détail technique : c’est le choix politique fondamental qui distingue OpenSocial de tout ce qui existe aujourd’hui. Là où TikTok ou Instagram sont des machines à captiver l’attention au service d’annonceurs, OpenSocial est un outil de lien au service des utilisateurs.

Le financement serait public — à l’image de la BBC, de France Télévisions (avec 4 milliards on a de la marge) ou de Wikipédia. Un budget européen mutualisé entre États membres, complété par une contribution minime des utilisateurs adultes qui le souhaitent (modèle freemium à l’envers : gratuit par défaut, contributif volontaire).

3.4 La dimension européenne

OpenSocial ne peut pas être seulement français. L’effet réseau — la valeur d’un réseau social croît avec le nombre de ses utilisateurs — implique une masse critique que la France seule ne peut pas atteindre. Mais l’Europe, avec ses 450 millions de citoyens et sa volonté politique affichée de réguler les grandes plateformes (DSA, DMA), a les moyens de le faire.

Plusieurs pays européens examinent aujourd’hui des législations similaires à la France : l’Espagne, la Grèce, le Danemark, la Norvège. Cinq États membres (dont la France) participent déjà à la phase de test de l’application de vérification d’âge développée par la Commission européenne. Le terrain est prêt pour une initiative franco-européenne qui transformerait OpenSocial en commun numérique continental.

IV. Objections et réponses

« C’est utopique, cela prendrait des années »

Les réseaux sociaux tels que nous les connaissons ont mis dix à quinze ans à s’imposer. Facebook a été créé en 2004. TikTok a mis cinq ans à conquérir le monde. OpenSocial n’a pas besoin de dix ans : il dispose d’une infrastructure existante (les ENT), d’une base d’utilisateurs captive (les établissements scolaires), et d’un contexte politique favorable inédit. Un pilote national pourrait être lancé dès la rentrée 2027.

« L’État est incapable de faire du bon produit numérique »

L’argument est recevable au regard de certains échecs passés de l’informatique publique. Mais il ignore des contre-exemples solides : FranceConnect est utilisé par des millions de Français. Tchap, la messagerie sécurisée de l’État, fonctionne. Les ENT eux-mêmes, malgré leurs imperfections, sont utilisés quotidiennement par plusieurs millions d’élèves et de familles. La clé n’est pas que l’État développe seul : c’est qu’il pilote et finance un écosystème ouvert, en partenariat avec des acteurs de la tech civique européenne.

« Les adolescents iront quand même sur TikTok »

Sans doute. Mais l’objectif n’est pas d’interdire TikTok — c’est de proposer un espace alternatif crédible qui réponde aux mêmes besoins sans les mêmes dangers. Si OpenSocial répond au besoin de lien social, de créativité et d’appartenance que les adolescents cherchent sur TikTok, une partie significative basculera naturellement. Surtout si l’environnement familial et scolaire encourage activement son usage.

« Cela ne résout pas le problème des adultes »

C’est exact — et c’est un argument pour OpenSocial, pas contre. Le problème des algorithmes addictifs ne concerne pas que les mineurs. Il concerne l’ensemble de la société. Une plateforme publique ouverte à tous les âges, construite progressivement depuis l’enfance, pourrait devenir le socle d’une relation plus saine au numérique pour l’ensemble de la population.

Conclusion : construire plutôt qu’interdire

La France n’est pas en train d’inventer quelque chose de nouveau en voulant interdire les réseaux sociaux aux mineurs. Elle suit un mouvement mondial — Australie, Indonésie, Espagne, Grèce — qui témoigne d’une prise de conscience réelle et légitime. Mais elle risque, comme les autres, de se tromper de levier.

Interdire, c’est répondre à une souffrance par une privation. C’est choisir l’absence plutôt que l’alternative. C’est laisser le marché américain définir, par défaut, ce qu’est un réseau social — et se contenter d’en barrer l’accès aux plus jeunes, sans jamais proposer autre chose.

OpenSocial, c’est le pari inverse. C’est dire que le lien social numérique est un bien commun, qu’il ne peut pas être abandonné à des entreprises dont l’intérêt est structurellement opposé à celui des utilisateurs, et que l’État — et l’Europe — ont non seulement la légitimité mais le devoir de construire une alternative.

Cela prendra du temps. Cela coûtera de l’argent. Cela exigera une ambition politique que la France n’a pas encore manifestée dans le domaine numérique. Mais c’est la seule réponse qui s’attaque au problème réel — et la seule qui puisse, à terme, changer durablement le rapport de nos sociétés aux réseaux sociaux.

Nos enfants méritent mieux qu’une interdiction. Ils méritent un outil à leur hauteur. – Philippe Agnelli

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Références et lectures complémentaires

Jonathan Haidt, The Anxious Generation (2024) — Penguin Press

Commission Écrans, Rapport au Président de la République (2024)

Proposition de loi Laure Miller, adoptée par l’Assemblée nationale le 27 janvier 2026 (procédure accélérée)

Règlement (UE) sur les services numériques — Digital Services Act (DSA), 2022

Commission européenne, Lignes directrices sur la protection des mineurs (art. 28 DSA), juillet 2025

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