Le 1er mai : et si on arrêtait l’hypocrisie ?

Le 1er mai : et si on arrêtait l’hypocrisie ?

L’essentiel :

Chicago, 1886. Des ouvriers meurent pour obtenir la journée de 8 heures. Sachant que jusque-là, il était habituel de travailler dix ou douze heures par jour…  De ce combat naît le 1er mai, consacré jour férié et chômé en France en 1947.

Ce symbole est précieux. Mais en 2026, il est devenu un tabou.

🌍 L’exception française

Sur 27 pays de l’UE, la France est le SEUL à interdire aussi rigidement le travail salarié le 1er mai. En Allemagne, en Italie, au Portugal : boulangers et fleuristes ouvrent normalement, avec des salariés payés en prime. Le 1er mai y reste célébré. Personne n’y voit une régression sociale.

📉 Micro & macroéconomie

À l’échelle locale, le manque à gagner est réel : 19,4 M€ de chiffre d’affaires muguet pour les fleuristes, des boulangeries qui perdent une journée de forte affluence. À l’échelle nationale, l’INSEE estime qu’un jour férié coûte ~1,5 Md€ au PIB. Ce n’est pas la mesure du siècle, mais dans un pays en quête de marges budgétaires, chaque milliard compte.

Mais soyons lucides : payer double les salariés rend l’opération non rentable pour beaucoup. Le nombre de commerces qui ouvriraient resterait modeste.

💡 3 pistes pour Élysée-Conseils :

1️⃣ La loi générale → Autoriser les commerces de bouche, fleuristes, cinémas. Salaire doublé, volontariat écrit, grandes surfaces exclues.

2️⃣ La subsidiarité → Laisser chaque branche professionnelle négocier ses propres conditions d’ouverture.

3️⃣ L’astuce créative → Si personne ne doit travailler le 1er mai… alors les inspecteurs du travail non plus. Pas de contrôle = pas de verbalisation. Problème réglé. 😏

Le 1er mai doit rester un symbole. Pas un tabou.

Le 1er mai est, en France, le seul jour férié obligatoirement chômé pour l’ensemble des salariés. Cette spécificité, unique parmi les onze jours fériés du calendrier français, fait l’objet depuis 2024 d’un débat de plus en plus vif. Des boulangers verbalisés pour avoir ouvert le 1er mai, des fleuristes privés de leur journée la plus lucrative tandis que des particuliers vendent librement du muguet sur les trottoirs, des syndicats arc-boutés sur un symbole centenaire, un gouvernement tenté par l’assouplissement… le sujet cristallise bien plus qu’une simple question de droit du travail.

Ce rapport propose une analyse complète : d’où vient cette tradition, comment nos voisins européens gèrent-ils cette journée, quels problèmes concrets cela pose-t-il aujourd’hui en France, et surtout, quelles solutions pragmatiques pouvons-nous proposer pour sortir d’une impasse à la fois juridique, économique et symbolique ?

1. D’où venons-nous ? Histoire du 1er mai

1.1 Chicago, 1886 : le sang et la revendication

L’histoire du 1er mai comme journée des travailleurs prend racine, de manière peut-être surprenante, aux États-Unis. Le 1er mai 1886, à Chicago, une immense manifestation ouvrière réunit des dizaines de milliers de travailleurs. Leur revendication est simple et vitale : ne plus travailler plus de huit heures par jour, alors que la norme est la semaine de soixante heures. Cette mobilisation tourne au drame. Les affrontements avec les forces de l’ordre font douze morts et cent trente blessés. C’est ce traumatisme, cette mémoire sanglante, qui fera du 1er mai un emblème universel du droit des travailleurs.

1.2 1889 : la Deuxième Internationale

Trois ans plus tard, en 1889, le congrès de la Deuxième Internationale Socialiste, réuni à Paris, décide de faire du 1er mai la Journée internationale des travailleurs. Le choix de cette date est un hommage direct aux martyrs de Chicago. Dès lors, le 1er mai devient dans de nombreux pays un jour de manifestations, de revendications sociales et de solidarité ouvrière.

1.3 1947 : la France consacre le 1er mai

En France, le 1er mai est déclaré jour férié en 1947, et surtout, il est le seul à être obligatoirement chômé depuis la Libération. L’article L.3133-4 du Code du travail est limpide : « Le 1er mai est jour férié et chômé. » Les salariés ne travaillent pas, mais sont rémunérés. Les heures perdues ce jour-là ne doivent pas être rattrapées. Cette règle s’applique à tous les salariés du secteur privé, quel que soit leur contrat ou leur ancienneté.

Depuis cette époque, les conditions de travail ont considérablement évolué. La semaine de soixante heures n’existe plus. Les congés payés se sont généralisés. Le droit du travail s’est enrichi de protections multiples. Pourtant, le 1er mai reste figé dans une législation d’un autre temps, créant un décalage croissant entre la réalité économique contemporaine et un cadre juridique conçu il y a près de quatre-vingts ans.

2. Que font nos voisins européens ?

La comparaison européenne est éloquente et place la France dans une position d’isolement singulier.

2.1 La France, exception quasi unique

Sur les vingt-sept pays de l’Union européenne, une très large majorité fête le travail le 1er mai et ce jour est férié. Trois pays ne font même pas du 1er mai un jour férié : l’Irlande, les Pays-Bas et le Danemark. Parmi ceux qui le reconnaissent comme férié, seuls trois pays interdisent théoriquement aux salariés d’y travailler : la France, l’Espagne et la Pologne. Mais en Espagne, certaines régions autorisent des exceptions. En Pologne, l’article 15010 du code du travail prévoit neuf critères autorisant le travail les jours fériés. La France est donc, dans les faits, le seul pays de l’Union européenne où l’interdiction du travail salarié le 1er mai est aussi large et aussi rigide.

2.2 Ce que font l’Allemagne, l’Italie et le Portugal

En Allemagne, en Italie et au Portugal, le 1er mai est férié, mais boulangers, fleuristes et commerces de proximité restent ouverts avec du personnel salarié. Les salariés concernés reçoivent des primes pour compenser le travail ce jour-là. Le caractère symbolique de la journée n’est nullement remis en cause : les manifestations et célébrations se déroulent normalement, et les droits des travailleurs ne sont pas menacés par le fait qu’un boulanger puisse vendre du pain.

Le constat est simple : partout en Europe, on peut célébrer la journée des travailleurs tout en permettant à ceux qui le souhaitent de travailler. La France fait figure d’exception rigide dans un continent qui a trouvé un équilibre pragmatique.

3. Quel problème cela pose-t-il en France ?

3.1 L’affaire des boulangers (2024-2025)

Le débat a explosé en mai 2024 lorsque plusieurs boulangers vendéens ont été verbalisés par l’inspection du travail pour avoir fait travailler leurs salariés le 1er mai. L’amende encourue est de 750 euros par salarié présent. En 2025, ce sont une vingtaine de boulangeries supplémentaires qui ont été mises à l’amende. Pourtant, en avril 2025, les cinq boulangers vendéens initialement poursuivis ont été relaxés par le tribunal. Cette séquence judiciaire illustre parfaitement le vide juridique qui caractérise la situation actuelle : on verbalise des commerçants pour une pratique que la justice finit par considérer comme légitime.

Ce que l’on apprenait en coulisses ajoutait au malaise : en réalité, chaque année, les autorités laissaient plus ou moins bosser les boulangers et les fleuristes le 1er mai. Il aura suffi de quatre ou cinq inspecteurs du travail particulièrement zélés pour révéler l’hypocrisie du système.

3.2 Le paradoxe du muguet

La situation des fleuristes est encore plus absurde. Le 1er mai est, par tradition, la journée de vente du muguet. En 2024, cette vente a représenté un chiffre d’affaires de 19,4 millions d’euros pour la profession, selon la Fédération française des artisans fleuristes. C’est l’une des journées les plus lucratives de l’année pour ces commerçants. Or, les fleuristes n’ont pas le droit d’employer des salariés ce jour-là, sous peine d’amende. En revanche, n’importe quel particulier peut vendre du muguet librement dans l’espace public. Quant aux syndicats qui militent pour l’interdiction du travail salarié le 1er mai, ils vendent eux-mêmes du muguet ce jour-là lors de leurs manifestations.

Les citoyens, de leur côté, ne comprennent pas cette interdiction. Ils souhaitent pouvoir acheter du muguet chez leur fleuriste, du pain et des gâteaux chez leur boulanger, en ce jour de 1er mai comme ils le feraient un dimanche. Selon un sondage OpinionWay réalisé pour la CPME en avril 2026, près de 74 % des Français se disent favorables à l’autorisation du travail volontaire le 1er mai pour certains commerces.

3.3 L’hypocrisie d’un système à deux vitesses

La loi est claire en apparence, mais son application ne l’est pas. Un boulanger gérant peut ouvrir seul son commerce le 1er mai, ou avec des proches non rémunérés. Mais il ne peut pas employer ses salariés. Cette situation est, pour reprendre un terme employé par les observateurs, « un tout petit peu hypocrite ». On autorise l’activité commerciale, mais on interdit l’emploi salarié. On tolère la pratique pendant des années, puis on la sanctionne au gré du zèle des contrôleurs. La CPME qualifie cette législation de créatrice de « situations kafkaïennes » et d’« incohérences pénalisant les entreprises de proximité, celles qui créent de l’emploi et font vivre nos centres-villes ».

4. Les exceptions qui existent déjà

Il est essentiel de rappeler que le 1er mai n’est déjà pas chômé pour tout le monde. L’article L.3133-6 du Code du travail prévoit une dérogation pour les « établissements et services qui, en raison de la nature de leur activité, ne peuvent interrompre le travail ». Le problème est que la loi ne fournit aucune liste précise de ces établissements. Tout dépend des conventions collectives, négociées par chaque métier. Voici cependant les secteurs qui travaillent déjà couramment le 1er mai :

  • Les établissements de santé : hôpitaux, cliniques, maisons de retraite, EHPAD
  • Les transports publics : SNCF, RATP, aéroports, transports urbains
  • L’hôtellerie et la restauration (partiellement)
  • Les médias : télévision, radio, presse
  • Certains lieux culturels : musées, parcs d’attractions
  • Les industries à fonctionnement continu (chimie, énergie, sidérurgie)
  • Les forces de sécurité : police, gendarmerie, pompiers, armée
  • Les stations-service et certains commerces de proximité (selon conventions)

Selon les estimations, entre 400 000 et 1,4 million de salariés travaillent déjà le 1er mai en France. Les métiers les plus représentés sont ceux du commerce, du tourisme et des soins médicaux. Un tiers des personnes qui travaillent pendant la fête du travail sont des salariés en poste (CDD et CDI). Les entreprises font également appel à des intérimaires (21 %), à des étudiants (17 %) ou à des individus non déclarés (15 %). Ce dernier chiffre, à lui seul, devrait suffire à nous convaincre de la nécessité de régulariser la situation.

Tous ces salariés bénéficient d’une règle d’ordre public : leur rémunération est obligatoirement doublée. Aucune convention collective ni aucun contrat de travail ne peut prévoir moins. Concrètement, le salarié reçoit son salaire habituel pour la journée, plus une indemnité égale au montant de ce salaire.

5. Impact microéconomique : ce que cela changerait concrètement

C’est à l’échelle des commerces de proximité que l’assouplissement prend tout son sens. Pour un fleuriste, le 1er mai est potentiellement la deuxième ou troisième meilleure journée de l’année, derrière la Saint-Valentin et la Fête des Mères. Pour un boulanger situé dans une zone touristique ou dans un quartier animé, une journée de férié est une journée de forte affluence. Leur imposer de fermer ou de travailler seuls, sans salariés, représente un manque à gagner direct.

Pour les salariés, l’enjeu est celui du pouvoir d’achat. Être payé double pour une journée de travail est une opportunité financière réelle, surtout dans un contexte de pression sur les salaires. De nombreux salariés se portent d’ailleurs volontaires pour travailler les autres jours fériés, précisément pour bénéficier de cette majoration. Les sondages réalisés sur le travail du dimanche montrent que la motivation financière est la raison principale avancée par les salariés, loin devant la pression patronale.

Il faut cependant être honnête sur les limites de cet argument. L’obligation de payer double pose un problème de rentabilité. Pour qu’une entreprise ait intérêt à ouvrir le 1er mai, il faut qu’elle réalise un chiffre d’affaires au moins équivalent au surcoût salarial. Dans la pratique, seules les entreprises situées dans des zones de forte affluence ou bénéficiant d’une demande spécifique (fleuristes, boulangeries dans les centres-villes) y trouveraient leur compte. Le nombre de commerces qui ouvriraient effectivement resterait donc probablement à la marge, même si la loi le permettait.

6. Impact macroéconomique : marginal, mais tout est bon à prendre

Soyons clairs : l’impact macroéconomique d’un assouplissement du 1er mai serait modeste. L’INSEE a estimé qu’un jour férié coûte à l’économie française environ 1,5 milliard d’euros, soit 0,06 % du PIB. Inversement, permettre le travail ce jour-là rapporterait entre 1 et 2 milliards d’euros. Pour mettre ce chiffre en perspective, c’est à peu près le coût de la suspension de la réforme des retraites en 2026, estimé à environ 2 milliards d’euros.

Ce n’est donc pas une mesure qui changera la face du monde. Mais dans un pays qui cherche désespérément des marges de manœuvre budgétaires, chaque milliard compte. Et au-delà du chiffre brut, il y a un signal envoyé : celui d’un pays qui accepte de regarder ses tabous en face et de faire preuve de pragmatisme.

Les véritables enjeux macroéconomiques de la France sont ailleurs : le taux d’emploi des jeunes et des seniors (encore dix points d’écart avec l’Allemagne), la désindustrialisation, la perte de compétitivité. La France travaille collectivement une à deux semaines de moins que l’Allemagne et six à huit semaines de moins que les Américains. Le 1er mai n’est qu’une goutte d’eau dans cet océan, mais c’est une goutte symbolique : si nous ne sommes même pas capables de réformer le 1er mai, comment pourrons-nous nous attaquer aux réformes structurelles dont notre pays a besoin ?

7. Le débat : arguments pour et contre

7.1 Les arguments en faveur de l’assouplissement

  1. L’isolement européen de la France. Nous sommes le seul pays de l’UE à maintenir une interdiction aussi rigide. Nos boulangers et fleuristes sont pénalisés par rapport à leurs homologues allemands, italiens ou portugais.
  2. Le vide juridique. La loi prévoit des exceptions mais ne les définit pas. Aucun décret ne liste les établissements concernés. Les conventions collectives ne sont pas toutes cohérentes. Résultat : une insécurité juridique permanente.
  3. L’hypocrisie de la situation actuelle. Le gérant peut travailler, mais pas ses salariés. Les particuliers vendent du muguet, mais pas les fleuristes. Les syndicats vendent du muguet le 1er mai, mais s’opposent à ce que les fleuristes emploient des salariés.
  4. Le pouvoir d’achat. Être payé double est une opportunité concrète pour des salariés confrontés à une érosion de leur pouvoir d’achat. De nombreux volontaires existent déjà pour les autres jours fériés travaillés.
  5. Le soutien massif de l’opinion. 74 % des Français sont favorables à cette mesure. Il s’agit d’une demande à la fois économique et sociale.
  6. Le 1er mai reste férié. Aucune proposition ne remet en cause le caractère férié de la journée. Il s’agit simplement de permettre à certains salariés volontaires de travailler dans des secteurs définis.

7.2 Les arguments des opposants

  • Un symbole centenaire. Le 1er mai est le dernier emblème symbolique qui résiste après l’assouplissement du travail du dimanche. Y toucher, c’est ouvrir une brèche dans plus d’un siècle d’histoire sociale et de conquêtes collectives.
  • Le volontariat est illusoire. Le lien de subordination entre employeur et salarié rend le consentement problématique. Dans une petite boulangerie, si le patron veut ouvrir et qu’il n’a qu’un salarié, le « volontariat » est théorique.
  • Le précédent du dimanche. Le même schéma (volontariat, majoration) avait été promis pour le travail du dimanche. Dans les faits, les conditions promises ne sont pas toujours respectées.
  • L’attractivité des métiers concernés. La boulangerie, la restauration et le commerce alimentaire peinent déjà à recruter depuis le Covid. Ajouter le travail le 1er mai pourrait aggraver ce problème, en particulier pour les familles monoparentales surreprésentées dans ces métiers.
  • Un faux débat. Certains économistes estiment qu’on passe trop de temps sur un enjeu symbolique au détriment des vrais sujets : taux d’emploi, compétitivité, réforme des retraites, désindustrialisation.

8. Où en est-on ? Le parcours législatif (2025-2026)

La proposition de loi « visant à permettre aux salariés de certains établissements et services de travailler le 1er mai » a été déposée au Sénat le 25 avril 2025 par la sénatrice de Vendée Annick Billon. Soutenue par le gouvernement et la ministre du Travail Catherine Vautrin, elle a été adoptée en première lecture le 3 juillet 2025.

Le texte adopté par le Sénat prévoit une dérogation pour les fleuristes, jardineries, boulangeries et commerces de bouche de proximité, ainsi que les théâtres et cinémas. Les grandes surfaces sont explicitement exclues. Le travail doit reposer sur le volontariat des salariés, formalisé par un accord écrit. Le refus de travailler ne peut constituer ni une faute ni un motif de licenciement.

Le 22 janvier 2026, le texte a été examiné en commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, où il a reçu le soutien du bloc central, de la droite et du Rassemblement national, face à l’opposition de la gauche.

Le 10 avril 2026, coup de théâtre : face au nombre massif d’amendements déposés par la gauche (228 amendements), le groupe Ensemble pour la République a fait adopter une motion de rejet préalable sur son propre texte (120 voix contre 105), afin d’envoyer directement la proposition en Commission Mixte Paritaire (CMP), programmée le 14 avril 2026. Si un accord est trouvé, le texte pourrait être définitivement adopté et un décret d’application publié avant le 1er mai 2026.

La gauche a vivement dénoncé cette manœuvre, la qualifiant de « 49.3 parlementaire ». L’intersyndicale (CGT, CFDT, FSU, Solidaires, FO) a organisé un rassemblement devant l’Assemblée nationale le même jour.

9. Nos propositions : trois pistes pour sortir de l’impasse

Élysée-Conseils estime que le débat mérite mieux que des postures idéologiques. Nous proposons trois pistes complémentaires, de la plus classique à la plus audacieuse.

Piste 1 – La loi générale : ouvrir, encadrer, protéger

C’est la voie actuellement poursuivie par le législateur. Elle consisterait à adopter une loi autorisant explicitement le travail salarié le 1er mai dans les secteurs définis (commerces de bouche, fleuristes, jardineries, cinémas, théâtres), avec les garanties suivantes :

  • Doublement obligatoire de la rémunération (règle d’ordre public, inchangeable par convention)
  • Repos compensatoire garanti
  • Volontariat formalisé par écrit, avec protection du salarié refusant (aucune sanction, aucune discrimination)
  • Exclusion des grandes surfaces

Avantage : cette solution apporte une sécurité juridique immédiate et met fin à l’hypocrisie actuelle.

Limite : dans les faits, certains salariés profiteront de cette opportunité pour augmenter leur pouvoir d’achat, mais de nombreuses entreprises n’ouvriront tout simplement pas. Le coût salarial doublé rend l’opération non rentable pour la majorité des commerces situés hors des zones de forte affluence. Le nombre de commerces effectivement ouverts le 1er mai pourrait donc rester très modeste, même si la loi le permet. En somme, cette réforme légalise une pratique qui restera marginale.

Piste 2 – La subsidiarité : laisser les branches professionnelles décider

Plutôt qu’une loi générale, cette deuxième piste confierait aux branches professionnelles le soin de négocier les conditions d’ouverture du 1er mai, comme c’est déjà le cas pour les autres jours fériés. Chaque branche définirait, par accord collectif, si l’ouverture est autorisée, dans quelles conditions (majoration, repos compensatoire, volontariat) et avec quelles garanties pour les salariés.

Avantage : cette approche respecte le dialogue social et permet une adaptation fine aux réalités de chaque métier. La branche de la boulangerie, qui connaît ses contraintes saisonnières, n’a pas les mêmes besoins que celle du cinéma. C’est d’ailleurs la position défendue par la CPME, qui demande que ceux qui souhaitent travailler le 1er mai puissent le faire dès lors qu’un accord d’entreprise ou de branche le prévoit.

Limite : le risque est celui d’une hétérogénéité des règles et d’une négociation déséquilibrée dans les branches où le rapport de force patronat/syndicats est très inégal.

Piste 3 – L’astuce créative : quand le 1er mai s’applique aussi aux contrôleurs

Cette dernière piste mérite d’être évoquée, ne serait-ce que pour illustrer les contradictions du système actuel. Les syndicats tiennent absolument à ce que personne ne travaille le 1er mai. Fort bien. Poussons la logique jusqu’au bout : si le 1er mai est véritablement un jour où personne ne doit travailler, alors les inspecteurs du travail eux-mêmes ne devraient pas travailler ce jour-là.

Une simple directive interne adressée à l’inspection du travail, rappelant que le 1er mai est un jour férié chômé pour l’ensemble des agents publics, y compris les contrôleurs, suffirait à régler le problème dans les faits. Pas de contrôle le 1er mai, pas de verbalisation. Les boulangers ouvrent, les fleuristes vendent du muguet, et tout le monde rentre chez soi le soir.

Avantage : cette solution ne nécessite aucune loi, aucun débat parlementaire, aucune Commission Mixte Paritaire. Elle résout le problème immédiatement.

Limite : elle ne règle pas le problème de fond et repose sur une tolérance administrative plutôt que sur un cadre juridique clair. Mais avouons que, dans un pays qui a toléré pendant des décennies l’ouverture des boulangeries le 1er mai avant de décider soudainement de sévir, cette solution aurait au moins le mérite de la cohérence.

Conclusion

Le 1er mai est né dans le sang et la révolte. Il porte en lui la mémoire d’une époque où les travailleurs mouraient pour obtenir le droit de ne pas travailler plus de huit heures par jour. Ce combat était juste. Cette mémoire est précieuse. Personne, dans ce rapport, ne propose de la nier.

Mais nous sommes en 2026. Les conditions de travail ont profondément changé. Le droit du travail s’est considérablement enrichi. Et le monde dans lequel nous vivons – celui de la compétition internationale, de l’érosion du pouvoir d’achat, de la désindustrialisation – exige que nous sachions distinguer les symboles des tabous. Le 1er mai doit rester un symbole : celui de la dignité du travail et des droits des travailleurs. Mais il ne doit pas devenir un tabou : celui d’une interdiction que personne ne comprend, que tout le monde contourne et dont seuls quelques commerçants malchanceux font les frais.

Permettre à un boulanger d’employer son salarié volontaire le 1er mai, en le payant double, ne remet pas en cause un siècle de conquêtes sociales. C’est un acte de bon sens. Et le bon sens, en matière de politique publique, n’est pas un luxe : c’est une nécessité.

Philippe Agnelli

Élysée-Conseils – Avril 2026

mesidees@elysee-conseils.fr

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