Projet 2027 — Réussir ensemble · Note d’analyse
Le 17e Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF vient de paraître. On y lit le chiffre attendu : 78 % des Français n’ont plus confiance dans la politique. On y lit surtout un chiffre que personne ne commente : 84 % font confiance aux artisans, 80 % aux PME, 15 % aux partis politiques. Soixante-neuf points d’écart. Les Français n’ont pas cessé de croire en quelque chose. Ils ont cessé de croire en quelqu’un.
L’essentiel
Le baromètre CEVIPOF–OpinionWay de janvier 2026 mesure une défiance politique record : 78 % de défiance envers la politique, 76 % des Français jugent les élus « plutôt corrompus », 87 % estiment que les responsables politiques ne se préoccupent pas de gens comme eux, et 88 % qu’en cas d’échec, les élus n’assument pas leurs responsabilités.
Mais cette défiance n’est pas un dégoût général du pays. Elle est strictement dirigée : au même moment, les artisans recueillent 84 % de confiance, les PME 80 %, les agriculteurs 78 %, les hôpitaux 79 %. Ce qui s’effondre, ce n’est pas la société française. C’est sa classe dirigeante politique.
Troisième enseignement, décisif : 59 % des Français jugeraient bon que des experts, et non un gouvernement, décident de ce qui est le meilleur pour le pays — alors même que l’attachement à la démocratie remonte à 82 % et que l’adhésion à « l’homme fort » recule de cinq points. Les Français ne demandent pas moins de démocratie. Ils demandent plus de compétence dedans.
Sommaire
- Ce que mesure exactement ce baromètre
- Le socle : 78 % de défiance, et la France dernière d’Europe
- La géographie de la défiance : la proximité résiste, le sommet cède
- Le procès en probité : 76 % de « plutôt corrompus »
- Le vrai reproche : l’irresponsabilité, pas l’incompétence
- Méfiance, dégoût — et l’ennui qui dépasse l’intérêt
- Le contre-champ : ce en quoi les Français croient encore
- La nuance qui compte : l’atelier, pas le siège social
- Ils ne veulent plus qu’on surtaxe ceux qui produisent
- La demande réelle : de la compétence, pas moins de démocratie
- L’incompatibilité que personne ne veut nommer
- Six propositions pour rouvrir le circuit
- Sources
Ce que mesure exactement ce baromètre
Dix-sept vagues depuis 2009, cinq pays, 10 313 personnes interrogées. C’est la série longue la plus solide dont dispose la France sur la confiance politique.
Le Baromètre de la confiance politique est conduit par le CEVIPOF, le centre de recherches politiques de Sciences Po, avec OpinionWay. La 17e vague a été administrée en ligne du 12 au 28 janvier 2026 auprès de 3 166 Français inscrits sur les listes électorales, issus d’un échantillon représentatif de 3 445 personnes, avec un volet comparatif en Allemagne, en Italie, au Royaume-Uni et en Roumanie. La marge d’incertitude va de 0,7 à 1,7 point pour l’échantillon français.
Deux précisions méthodologiques, parce qu’elles conditionnent la lecture. D’abord, il ne s’agit pas d’un sondage d’opinion de plus : c’est un instrument de recherche universitaire, dont les questions sont reconduites à l’identique année après année. Ce qui compte n’est pas tant le niveau que la pente. Ensuite, la comparaison européenne interdit l’échappatoire habituelle. Quand un indicateur se dégrade en France et s’améliore ailleurs, on ne peut plus invoquer « l’époque ».
Toutes les données citées ci-dessous proviennent de cette 17e vague, sauf mention contraire explicite. Les évolutions notées entre parenthèses sont calculées par rapport à la vague 16 de février 2025.
Le socle : 78 % de défiance, et la France dernière d’Europe
Vingt-deux pour cent. C’est ce qui reste de la confiance des Français dans la politique, quatre points de moins qu’il y a un an.
Graphique 1
La confiance dans la politique
« D’une manière générale, avez-vous confiance dans la politique ? » — 3 166 personnes, janvier 2026.
Source : CEVIPOF / OpinionWay, Baromètre de la confiance politique, vague 17, janvier 2026.
Le détail est plus dur que le total. Ce ne sont pas 78 % de Français vaguement sceptiques : 28 % répondent « non, pas du tout ». Plus d’un Français sur quatre a rompu, sans réserve. Et à l’autre bout, ceux qui ont « tout à fait » confiance sont 4 %. Quatre. C’est l’épaisseur d’une marge d’erreur élargie.
La comparaison européenne achève le diagnostic. L’Allemagne est à 45 % de confiance, le Royaume-Uni à 44 %, l’Italie à 40 %, la Roumanie à 33 %. La France est à 22 %. Nous avons deux fois moins confiance dans notre politique que les Allemands, dans un cadre européen commun et une conjoncture commune. Ce n’est donc pas l’époque. C’est nous.
Graphique 2
Confiance dans la politique : la France dernière des cinq pays
Sous-total « Oui » — 10 313 personnes, janvier-février 2026.
Source : CEVIPOF / OpinionWay, vague 17.
Ajoutons l’état d’esprit personnel, mesuré par la première question du baromètre : méfiance et lassitude arrivent en tête, à 45 % chacune, devant la morosité (30 %) et la peur (18 %). La confiance est citée par 10 % des Français, l’enthousiasme par 7 %. Un pays ne se gouverne pas longtemps sur ce socle-là.
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La géographie de la défiance : la proximité résiste, le sommet cède
Plus une institution est loin du citoyen, moins elle est crue. La courbe est presque parfaite, et elle descend jusqu’à 17 %.
Graphique 3
Le niveau de confiance dans les institutions politiques
« Avez-vous très confiance, plutôt confiance, plutôt pas confiance ou pas confiance du tout dans les institutions suivantes ? » — % de confiance, janvier 2026.
Source : CEVIPOF / OpinionWay, vague 17. Évolutions par rapport à février 2025.
Trois observations.
La première. Aucune institution nationale élue n’atteint le tiers de confiance. Le Sénat perd six points, l’Assemblée nationale quatre, le gouvernement six. L’institution présidentielle — l’institution, pas son titulaire — tombe à 22 %. La Ve République avait été conçue autour d’un pouvoir exécutif fort adossé à une légitimité populaire directe. Cette légitimité n’est plus au rendez-vous.
La deuxième. La seule institution nationale qui entre au classement en position honorable est la Cour des comptes, à 44 %, testée pour la première fois. Elle double le gouvernement et bat le Conseil constitutionnel de huit points. On peut y voir un hasard. J’y vois une indication : les Français créditent l’institution qui vérifie, chiffre et publie — celle qui produit un constat vérifiable plutôt qu’une promesse.
La troisième. Le même classement, décliné non plus sur les institutions mais sur les fonctions, donne exactement la même pente : le maire de la commune recueille 60 % de confiance, le conseiller départemental 44 %, le député 34 %, le Premier ministre 27 %, le président de la République 18 %, en recul de cinq points. Entre le maire et le président, l’écart est de quarante-deux points. Ce ne sont pourtant pas deux métiers différents : c’est le même métier, exercé à deux distances différentes du réel.
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Le procès en probité : 76 % de « plutôt corrompus »
Trois Français sur quatre pensent que leurs élus sont malhonnêtes. C’est le pire niveau depuis 2016, et l’écart avec l’Allemagne est de vingt-sept points.
Graphique 4
La perception de la probité du personnel politique, 2014-2026
« Diriez-vous qu’en règle générale, les élus et les dirigeants politiques français sont plutôt honnêtes ou plutôt corrompus ? »
Source : CEVIPOF / OpinionWay, vagues successives. En janvier 2026 : 76 % « plutôt corrompus » (+2), 22 % « plutôt honnêtes » (−3).
La courbe raconte une histoire précise. Après le choc de 2014-2016, la perception s’était nettement améliorée : la part des Français jugeant les élus « plutôt honnêtes » était remontée jusqu’à 32 % au début de 2022. Depuis, tout a été reperdu. Nous sommes revenus au point de départ, exactement : 22 %, comme il y a douze ans.
La comparaison européenne est, ici encore, sans échappatoire. En Allemagne, l’opinion est partagée à parts égales, 49 % contre 49 %. Au Royaume-Uni, 40 % jugent leurs élus honnêtes. En Italie, 31 %. En France, 22 %. Nous nous situons entre l’Italie et la Roumanie, à quinze points de l’Allemagne.
Il faut mesurer ce que ce chiffre signifie. Il ne dit pas que trois quarts des élus français sont corrompus — ce serait faux et diffamatoire. Il dit que trois quarts des Français le croient. Ce qui, pour l’exercice d’un mandat, produit à peu près les mêmes effets. Un responsable politique qui prend une décision impopulaire est aujourd’hui présumé agir dans son intérêt jusqu’à preuve du contraire — preuve qu’il n’a plus les moyens d’apporter, puisque l’institution qui pourrait la fournir n’est pas crue non plus.
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Le vrai reproche : l’irresponsabilité, pas l’incompétence
C’est le chiffre le plus important de tout le baromètre, et c’est celui dont on parle le moins : 88 % des Français estiment qu’en cas d’échec, les élus n’assument pas leurs responsabilités.
Graphique 5
Ce que les Français reprochent à leurs dirigeants
« Êtes-vous tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas d’accord du tout ? » — % de « d’accord », janvier 2026.
Source : CEVIPOF / OpinionWay, vague 17.
des Français estiment que, lorsqu’ils sont en échec, les élus n’assument pas leurs responsabilités. Plus de la moitié — 52 % — répondent « tout à fait d’accord » : le plus haut niveau d’adhésion pleine et entière de tout le questionnaire, tous sujets confondus.
CEVIPOF / OpinionWay, vague 17, janvier 2026
Regardez la hiérarchie. Les Français ne disent pas d’abord que leurs dirigeants sont bêtes. Ils disent qu’ils ne répondent de rien. Sur les 88 %, plus de la moitié — 52 % exactement — répondent « tout à fait d’accord ». C’est le plus haut niveau d’adhésion pleine et entière de tout le questionnaire, tous sujets confondus.
Ce reproche a une signature très particulière, et il faut la nommer : c’est le reproche que l’on adresse à quelqu’un qui n’a rien à perdre. Un artisan qui livre un chantier raté le refait à ses frais. Un chef d’entreprise qui se trompe de marché licencie, ou dépose le bilan, ou perd son patrimoine — souvent les trois. Un agriculteur qui se trompe de culture perd sa récolte. Dans la vie économique, la décision et sa conséquence sont attachées à la même personne. C’est même la définition de la responsabilité. En politique française, cette attache a été coupée : on peut échouer sur un budget, un programme d’armement, une réforme hospitalière, et poursuivre une carrière.
Le baromètre mesure la conséquence directe de cette rupture. À la question de savoir si les responsables politiques se préoccupent de ce que pensent « les gens comme vous », 87 % répondent non, et 51 % répondent « pas du tout ». Ils étaient 45 % à répondre « pas du tout » l’an dernier. La part de ceux qui répondent oui tombe à 12 %, en recul de cinq points, au plus bas depuis 2016.
S’ajoute une donnée de contexte que je trouve accablante : interrogés sur la gravité de la situation institutionnelle ouverte par la dissolution de 2024, 82 % des Français la jugent assez ou très grave, avec une note moyenne de 7,3 sur 10. Et sur la politique du gouvernement, l’inquiétude s’établit à 7,5 sur 10, la colère à 7,0, la confusion à 6,7 — l’espoir à 3,1.
Ce qu’on entend
« Les Français sont ingouvernables, ils rejettent toute autorité. »
Ce que dit le baromètre
62 % estiment qu’un gouvernement ne devrait jamais lâcher les réformes sur lesquelles il s’est engagé. Ils ne refusent pas l’effort. Ils refusent l’effort demandé par ceux qui n’en assument aucun.
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Méfiance, dégoût — et l’ennui qui dépasse l’intérêt
Quand on demande aux Français ce qu’ils éprouvent d’abord en pensant à la politique, 81 % citent un sentiment négatif. Et cette année, pour la première fois, l’ennui passe devant l’intérêt.
Graphique 6
Le rapport à la politique
« Quand vous pensez à la politique, pouvez-vous me dire ce que vous éprouvez d’abord ? » — % cité en premier, janvier 2026.
Source : CEVIPOF / OpinionWay, vague 17.
Trois points méritent d’être relevés.
Le respect à 2 %, l’enthousiasme à 1 %. Ces deux chiffres sont, à eux seuls, une définition de la crise de régime. Aucune fonction sociale ne survit durablement à 2 % de respect.
L’ennui passe devant l’intérêt. C’est nouveau, et c’est plus grave que la colère. La colère est une forme d’attachement : on ne s’énerve que sur ce qui compte. L’ennui est un désinvestissement. Il précède l’abstention, et il ne se soigne pas avec des annonces.
Et pourtant, 55 % des Français déclarent s’intéresser à la politique, en hausse de quatre points, et 60 % affirment avoir des convictions politiques. Le paradoxe n’est qu’apparent : les Français s’intéressent toujours au sort du pays. Ils se sont désintéressés de ceux qui prétendent le conduire. Cette distinction est la clé de tout ce qui suit.
Un dernier chiffre, à mettre en regard : 77 % des Français jugent qu’il y a tant d’informations qu’on ne sait plus ce qui est vrai, et 72 % qu’en matière politique, ils ne savent plus qui croire. Le débat public ne souffre pas d’un déficit d’arguments. Il souffre d’un déficit de tiers de confiance.
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Le contre-champ : ce en quoi les Français croient encore
C’est la partie du baromètre que les commentateurs sautent. Elle est pourtant la seule qui donne une direction.
Si la France était un pays cynique, découragé, hostile à tout, les niveaux de confiance seraient bas partout. Ils ne le sont pas. Regardez.
Graphique 7
Le niveau de confiance dans les organisations
« Avez-vous très confiance, plutôt confiance, plutôt pas confiance ou pas confiance du tout dans chacune des organisations suivantes ? » — % de confiance, janvier 2026.
Source : CEVIPOF / OpinionWay, vague 17. Évolutions par rapport à février 2025.
Ce classement est la carte de la France réelle. Prenez le temps de le lire de haut en bas.
En tête : l’artisan, le chercheur, le patron de PME, le soignant, l’agriculteur, le gendarme, le militaire, le policier. Autrement dit : ceux qui font. Ceux dont le travail produit un résultat visible, mesurable, immédiatement vérifiable par celui qui le reçoit. Un mur est droit ou il ne l’est pas. Un vaccin protège ou il ne protège pas. Une récolte est rentrée ou elle est perdue.
En queue : les réseaux sociaux et les partis politiques, ex æquo à 15 %. Le parti politique — l’institution même de la démocratie représentative, celle qui sélectionne les candidats, forme les cadres et écrit les programmes — inspire aujourd’hui exactement autant confiance qu’un fil d’actualité anonyme. Et il perd encore un point.
séparent la confiance accordée aux artisans (84 %) de celle accordée aux partis politiques (15 %). L’institution qui sélectionne les candidats, forme les cadres et écrit les programmes recueille exactement le même crédit qu’un fil d’actualité anonyme.
CEVIPOF / OpinionWay, vague 17, janvier 2026
Deuxième lecture, plus importante encore : la direction des flèches. Presque tout ce qui produit monte — les PME gagnent quatre points, les hôpitaux trois, les artisans, la science, la gendarmerie et la police deux. Presque tout ce qui commente ou représente baisse : médias −2, réseaux sociaux −3, partis −1, responsables religieux −2. La France n’est pas en train de perdre confiance. Elle est en train de déplacer sa confiance, et elle la déplace dans une direction très précise.
Le baromètre confirme d’ailleurs cette hiérarchie sur d’autres terrains. 82 % des Français jugent que le système scolaire est trop éloigné du monde de l’entreprise, et 72 % que les entreprises devraient contribuer à la formation continue des enseignants. 85 % estiment que l’apprentissage n’est pas suffisamment reconnu. Et 18 % des actifs diplômés à bac+2 ou plus envisagent une reconversion vers une activité artisanale ou manuelle — six points de plus qu’il y a un an.
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La nuance qui compte : l’atelier, pas le siège social
Il serait malhonnête de conclure que les Français « aiment les entreprises ». Ils aiment une certaine taille d’entreprise, et cette distinction est le cœur du sujet.
Reprenez le classement précédent en isolant la sphère économique. Artisans : 84 %. PME : 80 %. « Les entreprises » en général : 62 %. Grandes entreprises publiques : 52 %. Grandes entreprises privées : 48 %. Banques : 42 %.
Trente-six points séparent l’artisan de la grande entreprise privée. La confiance décroît exactement avec la taille. Ce n’est pas une adhésion idéologique au capitalisme ; c’est une adhésion à la proximité productive — la même pente, exactement, que celle qui sépare le maire du président (voir §3).
Un sondage Odoxa réalisé pour AGIPI, Challenges et BFM Business en octobre 2025 mesure la même chose, avec un instrument différent et un résultat identique : 82 % des Français ont une bonne opinion des entreprises, soit vingt-quatre points de plus qu’en 2004, mais ce chiffre monte à 92 % pour les entreprises de moins de vingt salariés et redescend à 60 % pour celles de plus de cinq mille. Même écart sur les dirigeants : 68 % de bonne opinion des patrons en général, 84 % pour les « petits patrons ».
Ce qu’on entend
« La France est un pays anti-entreprise. »
Ce que disent les données
La France est un pays qui fait davantage confiance à ses artisans (84 %) qu’à sa justice (45 %), à ses PME (80 %) qu’à sa Sécurité sociale (68 %), et six fois plus à ses entreprises qu’à ses partis. L’hostilité française à l’entreprise est une survivance de commentateurs, pas une donnée d’opinion.
Deux réserves, que j’assume de porter moi-même plutôt que de les laisser à d’autres.
Première réserve. Interrogés sur leur propre employeur, les actifs français ne sont que 45 % à déclarer avoir confiance dans la direction de leur entreprise, en recul de quatre points — contre 55 % en Allemagne, 54 % en Italie, 58 % au Royaume-Uni et en Roumanie. Nous sommes derniers des cinq pays. La confiance dans les collègues (64 %) et dans le responsable immédiat (55 %) tient ; c’est le sommet hiérarchique qui décroche. Là encore, la même pente. Le mal français n’est pas un mal politique : c’est un mal de la distance dirigeante, et il traverse l’entreprise autant que l’État.
Seconde réserve. Parmi les Français qui pensent que le pouvoir réel se situe ailleurs qu’auprès des gouvernants — 57 % de l’échantillon —, 12 % désignent les grandes entreprises privées et 10 % les géants du web, derrière les marchés financiers (29 %) et l’Europe (23 %). L’affection des Français pour l’entreprise n’est donc pas une naïveté. Elle est calibrée : elle va à celui qui produit sous contrainte, pas à celui qui est perçu comme échappant à la contrainte.
↑ Sommaire · Relire §5 : le reproche d’irresponsabilité ↑
Ils ne veulent plus qu’on surtaxe ceux qui produisent
Sur le rôle de l’État vis-à-vis des entreprises, l’opinion française a basculé, et elle est stabilisée depuis dix ans à un niveau que personne n’anticipait.
Graphique 8
L’arbitrage liberté / contrôle pour les entreprises
« Pour faire face aux difficultés économiques, pensez-vous qu’il faut… ? » — janvier 2026.
Source : CEVIPOF / OpinionWay, vague 17. En 2009, la réponse « plus de liberté » recueillait 43 %.
Le renversement historique est considérable : cette réponse était minoritaire à 43 % en 2009. Elle est majoritaire sans interruption depuis 2012, et elle s’établit aujourd’hui à 59 %. Aucune campagne, aucune alternance, aucune crise n’a inversé cette pente.
Le baromètre mesure la même bascule sur le terrain des valeurs. À la question « pour vous, une société juste, c’est… », 53 % des Français répondent désormais « une société où l’on rémunère davantage ceux qui travaillent plus », contre 41 % pour « une société où l’on réduit les écarts de rémunération ». En 2022, les deux réponses étaient à égalité. Et l’adhésion à l’idée qu’il faudrait « prendre aux riches pour donner aux pauvres » recule de six points en un an, à 53 %.
Sur la fiscalité proprement dite, le baromètre CEVIPOF ne pose pas de question directe. Trois autres sources la documentent, et elles convergent.
Odoxa, octobre 2025. Interrogés sur les efforts à demander pour réduire le déficit public, 55 % des Français se déclarent opposés à une augmentation des impôts pesant sur les entreprises — alors qu’ils y étaient favorables à 56 % un an plus tôt. Un basculement de onze points en douze mois, sur une question fiscale : c’est rarissime. Les mêmes personnes acceptent, dans la même enquête, un effort demandé aux plus hauts revenus (74 %) et une réduction du nombre de fonctionnaires (59 %).
en douze mois. C’est l’ampleur du basculement de l’opinion française sur la taxation des entreprises : 56 % y étaient favorables en 2024, 55 % y sont opposés en 2025. Sur une question fiscale, un retournement de cette vitesse est rarissime.
Odoxa pour AGIPI, Challenges et BFM Business, octobre 2025
Elabe pour Les Échos et l’Institut Montaigne, octobre 2025. Sur la répartition de l’effort budgétaire, 72 % des Français estiment qu’il devrait porter davantage sur la baisse des dépenses publiques, contre 10 % sur la hausse des impôts et taxes. L’écart est de soixante-deux points, et il est majoritaire dans tous les électorats.
Institut Montaigne et Forvis Mazars, Baromètre européen des impôts de production, avril 2026. La France reste, de très loin, le pays d’Europe qui taxe le plus la production : environ 3,6 % du PIB en 2024, contre une médiane de 1,2 % dans les autres pays étudiés. Les recettes tirées de ces impôts sont près de quatre fois supérieures à celles de l’Allemagne, pour un produit intérieur brut une fois et demie plus petit. La baisse engagée depuis 2020 est réelle mais partiellement conjoncturelle, et les prélèvements locaux restent dynamiques.
Une précision d’honnêteté, parce qu’elle nuance le tableau et qu’il vaut mieux la donner soi-même : cette réticence à taxer les entreprises n’est pas absolue. Les mêmes enquêtes montrent une adhésion large aux prélèvements ciblés sur les très grandes structures — doublement de la taxe sur les géants du numérique, imposition minimale des multinationales, prolongation d’une contribution exceptionnelle sur les tout premiers groupes. Autrement dit : les Français distinguent l’entreprise qui produit en France de celle qui, à leurs yeux, échappe à la contrainte française. C’est exactement le gradient de confiance mesuré au paragraphe précédent (voir §8), transposé en matière fiscale. Cette distinction est cohérente. Elle est même, à mon sens, plus fine que le débat parlementaire qui prétend l’arbitrer.
↑ Sommaire · Suite : la demande réelle ↓
La demande réelle : de la compétence, pas moins de démocratie
C’est ici que le baromètre livre son enseignement le plus contre-intuitif, et le plus utile.
Graphique 9
Les opinions sur différents types de systèmes politiques
« Cette façon de gouverner le pays serait-elle très bonne, assez bonne, assez mauvaise ou très mauvaise ? » — % de bonne image, janvier 2026.
Source : CEVIPOF / OpinionWay, vague 17.
Lisez ces quatre lignes ensemble, et non séparément. L’attachement à la démocratie progresse à 82 %. L’adhésion à l’homme fort recule de cinq points. L’adhésion au pouvoir militaire recule de quatre. Et l’idée que la décision revienne à des experts progresse de trois points, à 59 %.
Une donnée complémentaire verrouille l’interprétation : l’affirmation « en démocratie rien n’avance, il vaudrait mieux moins de démocratie mais plus d’efficacité » recule de cinq points, à 43 %, et reste minoritaire. Et 76 % des Français continuent d’estimer qu’il est utile de voter parce que c’est par les élections que l’on fait évoluer les choses, en hausse de deux points.
La demande est donc parfaitement identifiable, et elle n’a rien d’autoritaire. C’est une demande de compétence dans le cadre démocratique. Elle est confirmée par tout ce qui, dans le baromètre, concerne la participation : 79 % des Français sont favorables à un recours plus fréquent au référendum, 79 % à ce que les propositions issues d’une convention citoyenne soient soumises à référendum, 71 % à l’organisation de telles conventions. Et 81 % souhaitent être davantage associés aux grandes décisions politiques et budgétaires.
Ce n’est pas contradictoire avec le désir d’expertise : c’est le même mouvement. Les Français demandent que la décision soit préparée par ceux qui maîtrisent le sujet et tranchée par ceux qui en supporteront les conséquences. C’est-à-dire eux. Ce qu’ils rejettent, c’est l’inverse exact du dispositif actuel, où la décision est préparée par des cabinets politiques et tranchée par des majorités relatives, sans que personne n’en réponde ensuite.
Sur le plan territorial, la même logique : interrogés sur les domaines où les collectivités locales devraient avoir plus d’autonomie, les Français citent en premier la vie économique (47 %) et la sécurité (47 %), loin devant la santé (32 %), l’éducation (25 %) et la fiscalité (18 %). Là encore : la décision au plus près de la conséquence.
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L’incompatibilité que personne ne veut nommer
Chaque chapitre de notre programme repose sur une incompatibilité mathématique explicite. Voici celle qui gouverne les institutions.
L’incompatibilité de la légitimité
Réformer un pays exige un capital de confiance.
Le capital de confiance se reconstitue par des résultats.
Les résultats supposent d’avoir réformé.
À 17 % de confiance dans le gouvernement, 20 % dans l’Assemblée nationale et 22 % dans l’institution présidentielle, cette boucle ne s’amorce plus. Aucune des trois conditions ne peut être remplie en premier. Le circuit est ouvert, et aucune élection ne le referme mécaniquement.
C’est cela, et rien d’autre, que mesure le baromètre CEVIPOF. Non pas un mauvais moment, non pas une impopularité passagère, mais l’épuisement de la ressource qui permet à un pouvoir de faire des choses difficiles. La France n’a pas un problème de programme : les programmes ne manquent pas. Elle a un problème de crédit, au sens strict du terme — la capacité à demander aujourd’hui un effort contre une promesse de demain.
Deux conséquences pratiques en découlent, et elles structurent tout notre projet.
La première : on ne restaure pas la confiance avec les instruments qui l’ont consommée. Les partis politiques sont à 15 %. Un dispositif de reconquête conçu par des appareils, animé par des appareils et communiqué par des appareils tombera sur le même mur, avec une efficacité d’autant plus faible que le public l’aura reconnu de loin. Le rétablissement passe par des acteurs qui n’ont pas participé à la consommation du crédit.
La seconde : la confiance ne se demande pas, elle se gage. Un artisan obtient 84 % de confiance parce que son travail est vérifiable et que son erreur lui coûte. Une institution politique qui veut remonter doit accepter la même mécanique : des engagements chiffrés, une évaluation externe, et des conséquences attachées à l’échec. Ce n’est pas de la morale. C’est de l’ingénierie institutionnelle.
J’ajoute une seconde incompatibilité, économique celle-là, qui recoupe la première : on ne peut pas simultanément demander aux entreprises françaises de réindustrialiser le pays et leur faire supporter trois fois la médiane européenne d’impôts de production. Ces deux objectifs sont énoncés dans les mêmes discours, souvent dans le même paragraphe. L’un des deux est de trop.
↑ Sommaire · Suite : nos propositions ↓
Six propositions pour rouvrir le circuit
Aucune de ces six mesures ne crée un droit nouveau. Toutes prolongent, renforcent ou rendent enfin applicable un dispositif qui existe déjà. C’est notre méthode constante.
Nos propositions
- Un statut de l’élu qui garantit le retour à l’emploi. Extension et sécurisation effective du congé pour mandat électif prévu par le code du travail, avec obligation de réintégration au poste ou à un poste équivalent, portabilité des droits et prise en charge de la formation au retour. Objectif assumé : permettre à un ingénieur, un artisan, un chef d’entreprise, un soignant d’exercer un mandat sans sacrifier sa carrière — et donc d’ouvrir la représentation nationale à ceux qui, aujourd’hui, ne peuvent pas se le permettre. C’est la condition matérielle de tout renouvellement.
- Le non-cumul dans le temps : trois mandats exécutifs identiques consécutifs au maximum. Extension aux exécutifs locaux et aux fonctions parlementaires de la logique déjà retenue pour la présidence de la République par l’article 6 de la Constitution. La professionnalisation à vie du mandat est la première cause identifiée du soupçon de probité mesuré à 76 %.
- L’évaluation ex post obligatoire, confiée à la Cour des comptes, avec conséquences. Toute loi engageant plus d’un milliard d’euros et tout grand programme public font l’objet, trois ans après leur entrée en vigueur, d’une évaluation publique contradictoire, inscrite d’office à l’ordre du jour des deux assemblées et débattue en séance. La Cour des comptes est la seule institution nationale testée cette année qui recueille une confiance supérieure au tiers (44 %) : c’est l’actif institutionnel le mieux placé pour porter cette fonction. C’est la réponse directe aux 88 %.
- Un référendum d’initiative partagée réellement praticable. Abaissement du seuil de parrainages citoyens et des délais de recueil prévus par l’article 11 de la Constitution, dont l’architecture actuelle rend le dispositif inapplicable depuis sa création. Et généralisation du principe « convention citoyenne suivie de référendum », auquel 79 % des Français sont favorables, avec un cadre strict : mandat écrit, périmètre défini à l’avance, question soumise au Conseil constitutionnel avant tirage au sort.
- Un bloc de compétences économiques transféré aux régions. La vie économique arrive en tête des domaines où les Français demandent davantage d’autonomie locale (47 %). Transfert d’un bloc cohérent — formation professionnelle, apprentissage, aides aux entreprises, foncier économique — avec la ressource fiscale correspondante et une obligation de reddition annuelle des comptes devant les citoyens de la région.
- Une loi de programmation fiscale quinquennale opposable aux entreprises. Trajectoire pluriannuelle votée en début de législature, non-rétroactivité de plein droit, clause de stabilité de cinq ans pour tout investissement productif engagé sur la base d’un régime donné, et convergence programmée des impôts de production vers la moyenne européenne. On ne demande pas à un industriel d’engager quinze ans de capital sous un régime fiscal révisé chaque automne.
Ces six mesures relèvent du pilier État, Europe et monde de notre projet. Elles n’ont de sens qu’articulées aux volets économiques que nous avons déjà publiés — le financement de la protection sociale, la réforme des retraites et la doctrine de réindustrialisation —, parce que la reconstitution du crédit politique passe par des résultats économiques, et non par des déclarations institutionnelles.
Je conclurai par une remarque personnelle. On lit souvent ce baromètre comme le constat d’un pays fatigué. Je le lis exactement à l’inverse. Un pays fatigué n’accorde pas 84 % de confiance à ses artisans, 80 % à ses PME, 78 % à ses agriculteurs et 82 % à sa science. Un pays fatigué ne voit pas 38 % de ses habitants déclarer qu’ils aimeraient créer leur entreprise, ni 18 % de ses diplômés du supérieur envisager de passer à un métier manuel. Ce pays n’est pas fatigué. Il est mal dirigé, et il le sait avec une précision statistique remarquable.
La confiance n’a pas disparu de France. Elle a changé de camp. Reste à ce que la conduite du pays rejoigne le camp où elle se trouve.
Sources
- CEVIPOF (Sciences Po) et OpinionWay, Baromètre de la confiance politique, vague 17, terrain du 12 au 28 janvier 2026 auprès de 3 166 Français inscrits sur les listes électorales ; volet international auprès de 10 313 personnes en France, Allemagne, Italie, Royaume-Uni et Roumanie. — sciencespo.fr/cevipof
- Odoxa pour AGIPI, Challenges et BFM Business, Baromètre de l’économie, 2 octobre 2025 : opinion des Français sur les entreprises, les dirigeants et la fiscalité des entreprises. — odoxa.fr
- Elabe pour Les Échos et l’Institut Montaigne, Les Français, le budget et la fiscalité, octobre 2025 : répartition de l’effort budgétaire. — elabe.fr
- Institut Montaigne et Forvis Mazars, Baromètre européen des impôts de production 2026, avril 2026 (données 2024, quatorze pays européens). — institutmontaigne.org
Pour aller plus loin
- La retraite, un nouveau contrat social — pourquoi la reconstitution du crédit politique passe d’abord par un système de retraite qui cesse d’être renégocié tous les cinq ans.
- Impôts, dette, dépense publique : six questions — le volet fiscal du projet, et les deux impôts que nous assumons de rétablir.
- Réindustrialiser : la doctrine de financement — crédits d’impôt et exonérations temporaires plutôt qu’avances remboursables.
- Travail, emploi et pouvoir d’achat — apprentissage, salaires et coût du travail.
Président du think tank Élysée Conseils
Projet 2027 — Réussir ensemble