Illustration « Le capitalisme peut-il survivre à l’économie verte ? » : une frise en trois temps, des origines agraires au 19e siècle industriel, puis au 21e siècle de l’économie contributive centrée sur le social

Le capitalisme peut-il survivre à l’économie verte ?

Tribune · Économie

Le capitalisme peut-il survivre à l’économie verte ?

C’est la question qui a été soulevée au MEDEF la semaine dernière, sans avoir arrêté une réponse. La priorité des Hommes devient la qualité du vivre ensemble car il lui permet à de se livrer à des tâches d’un niveau supérieur. Produire des biens et des services devient donc une nécessité maîtrisée. A présent, les sources de progrès viennent dans le développement de la qualité du vivre ensemble. Reste à inventer le mécanisme économique qui permet de le faire.

Par Geneviève Bouché, futurologue · Lecture : 8 minutes

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Frise : économie agraire pour les besoins primaires, ère industrielle et production de masse au 19e siècle, économie contributive centrée sur le social au 21e siècle

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Avant le capitalisme à celui de demain

Le capitalisme a été instauré pour faire émerger l’ère industrielle. Dans son sillage, la bourgeoisie a supplanté la noblesse. Cela s’est passé dans la violence.

Avant le capitalisme, l’économie était essentiellement agraire. La noblesse avait en charge de gérer les terres qui lui étaient confiées. Elle devait gérer ses habitants et ses ressources afin de fournir au roi de quoi asseoir son pouvoir, dont celui de faire la guerre.

À l’aune du 19ème siècle, l’homme s’est aperçu qu’il pouvait produire en grande quantité des biens et des services grâce à la découverte du charbon, de la mécanique ou encore de la chimie.

La capacité créative des entrepreneurs fascinait. Alors, tout le monde trouvait normal de donner la possibilité aux entreprises de se procurer tout ce dont elles avaient besoin : des financements, des sources d’énergie, des matières extractives et de la main-d’œuvre.

Un pacte social s’est instauré selon lequel les entrepreneurs ont en charge de générer du progrès, de fournir de l’emploi au plus grand nombre et de générer des taxes, des impôts et des charges pour faire fonctionner l’État. En contrepartie, ils peuvent s’enrichir autant qu’ils le peuvent.

Mais à l’aune du 21e siècle, ce pacte a commencé à devenir difficile à respecter.

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Le capitalisme face à la tourmente sociétale

La quête du profit a embarqué peu à peu la civilisation dans une compétitivité effrénée, en particulier sous la pression de la finance, qui s’est mise à prendre implicitement le pouvoir.

Effectivement, il faut mobiliser des capitaux pour générer du progrès et de la croissance. Les capitaux ou les emprunts doivent être remboursés avec intérêts ou donner lieu à versements d’intérêts. Finalement, il faut générer toujours plus d’argent pour fabriquer de l’argent… De ce fait, le capitalisme a été décrié, notamment par le rapport Meadows, en raison du fait qu’il repose sur « une croissance infinie dans un monde fini ». Et donc tout laisse à penser qu’il ne durera qu’un temps dans l’histoire de l’humanité.

Les entrepreneurs veulent toujours générer du progrès. Mais aujourd’hui le progrès détruit de l’emploi puisqu’il rationalise la manière de produire. Il réduit les prix puisque la production est faite plus efficacement.

Outre le retournement démographique que nous vivons, les citoyens rationalisent leur manière de consommer, ce qui accentue la baisse des volumes à produire.

Ils deviennent sensibles à la manière dont les entreprises respectent l’environnement, leurs collaborateurs et maintenant la souveraineté. De ce fait, les entreprises ne bénéficient plus des libertés qu’elles pouvaient prendre jusqu’à maintenant dans leur manière de produire.

D’autres griefs apparaissent à l’encontre des entrepreneurs, dont les revendications portées par les écologistes. Opportunément, un consensus se forme peu à peu pour reconnaître la nécessité de mieux respecter les hommes et leur environnement. Mais le capitalisme n’est pas outillé pour organiser cette transition. Bien au contraire, il est fragilisé par l’atteinte de son pic d’efficacité !

Produire, c’est satisfaire les besoins primaires des individus. Mais, cette demande n’est pas infinie. Il est inutile de produire plus de vêtements ou de médicaments que le marché ne peut en absorber.

Pour y pallier, les géants de la finance ont poussé à la mondialisation. Nous savons que les hommes font du commerce international depuis des milliers d’années. Mais ils échangeaient des produits qui n’existaient pas sur leurs terres, ou bien quelques produits manufacturés d’exception.

La mondialisation du 20ème siècle a été promue avec l’idée que les pays ne se font plus la guerre s’ils font du commerce entre eux. Mais, cette mondialisation débouche sur une standardisation à outrance et une compétitivité forcenée, engendrant la dégradation des relations à l’intérieur des entreprises et entre les entreprises et les consommateurs.

Cette violence génère des guerres financières et cognitives qui dévastent le patrimoine productif et humain. De plus, une lutte pour l’accaparement des matières premières essentielles (Guerre de la finitude) fait sortir les canons de leur hangar.

L’état de la planète devient carrément préoccupant, tant dans son état environnemental que social, économique et géopolitique.

Et pourtant nous voulons encore de l’industrie et du progrès.

Or, les industriels eux-mêmes deviennent exigeants vis-à-vis des collectivités locales et de l’État. L’accès aux ressources minière et agricole manquantes sur le territoire devient une affaire de géopolitique, ce qui fait évoluer la vision que nous avons de la souveraineté.

De plus, ils n’ont plus besoin de main-d’œuvre abondante mais de cerveaux d’œuvre de haut niveau. Les attentes vis à vis de la communauté sont donc très différentes. Les entreprises deviennent de plus en plus dépendant De la qualité du patrimoine humain. C’est d’ailleurs avec un patrimoine humain robuste que va se faire la compétitivité entre les nations.

La recherche qui génère du progrès n’est plus spécifique à une entreprise en particulier. Cette recherche est de plus en multidisciplinaire et donc transversale. Elle doit donc être pilotée dans un esprit de développement du bien commun.

Au 20e siècle nous avons eu besoin de grandes entreprises qui ont eu en charge d’électrifier la nation ou encore de développer le chemin de fer et la vaccination… Et de bien d’autres grands projets qui nécessitaient de mobiliser beaucoup de main-d’œuvre et de capitaux. Puis il y a eu la fuite en avant avec la mondialisation où il a fallu se doter d’entreprises robustes capables d’aller à la conquête des marchés mondiaux.

Ces grandes entreprises vont céder le pas à un maillage entrepreneurial, créatif et réactif. Il est composé d’entreprises à taille humaine reliées dans ce qui constitue l’économie circulaire et de la fonctionnalité.

Avec cette organisation entrepreneuriale, il est possible de revenir à plus de respect des hommes et de leur environnement.

De plus, cette organisation garantit le dynamisme en matière de progrès. Elle permet également une protection contre les guerres financières et cognitives. En effet lorsque l’économie est tractée par quelques grandes entreprises, la perte de l’une d’elles devient une catastrophe. D’ailleurs dans la nature, tout fonctionne en réseau parce qu’un réseau est très difficile à attaquer, contrairement à une forteresse.

Mais, une économie en réseau a besoin de chefs d’orchestre locaux, nationaux et européens, qui fonctionne en mode fractal en allant du bas vers le haut. Le rôle de la finance s’en trouve profondément modifié puisqu’elle a alors en charge de flécher l’épargne réelle vers l’économie réelle.

Jusqu’à présent L’Europe a fait fructifier une part significative de son épargne à l’extérieur de son territoire. Or L’économie extérieure au territoire devient instable et hors de contrôle. Il faut donc rapatrier une partie de ces capitaux et leur donner l’opportunité de fructifier sur nos territoires. Faire émerger L’Europe financière doit être un projet prioritaire. L’idée du 28e état semble ne pas avancer. Alors il faut trouver d’autres voies.

Cela nécessite une volonté collective d’aborder le 21e siècle avec ambition et enthousiasme, comme cela a été fait au lendemain de la dernière guerre mondiale avec les 30 glorieuses.

Cette proposition ne peut venir des partis extrémistes qui promettent, en filigrane de leur propos, des postures radicales, qui ne vont pas aborder sérieusement les effets en cours de la mutation sociétale qui touche profondément notre pensée économique. Il est vrai qu’ils sont souvent inspirés par des pays qui actuellement sont entre les mains de dictateur avérés ou potentiel.

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Prise en compte de l’économie contributive

Nous commençons à voir comment aborder cette mutation environnementale, sociale et économique.

Si l’économie productive a pour vocation, conjointement avec l’économie agraire, de satisfaire les besoins primaires des individus, l’économie contributive a pour vocation de développer un vivre ensemble de haute qualité.

L’économie contributive est celle qui permet de se doter d’un patrimoine humain au plus haut niveau de son potentiel. Les entrepreneurs affirment, à raison, ne pas avoir la possibilité de financer cette économie dont pourtant ils sont de plus en plus dépendants.

Les nobles n’imaginaient pas qu’un autre modèle de société était possible, alors qu’ils étaient demandeurs de plus de mobilité et d’outils performants pour leur agriculture issus de l’économie productive. Et pourtant le capitalisme s’est imposé parce qu’il allait dans le sens de notre évolution.

Actuellement le numérique modifie profondément notre manière de gouverner. Ce n’est pas le numérique qui change nos vies c’est parce que nous évoluons que nous développons le numérique. Le capitalisme présentait des dangers qui ont été décriés par des lanceurs d’alerte de l’époque. Mais nous lui avons laissé la possibilité de donner sa raison d’être. À présent nous avons à faire émerger l’économie contributive. Elle comprend vraisemblablement des dangers, mais nous devons la faire émerger parce qu’elle va dans le sens de notre évolution. C’est à travers elle que nous allons passer de l’anthropocène à la symbiocène.

Certes, cette économie bouscule les détenteurs du pouvoir, en particulier du côté de la finance. Mais, la finance a besoin des entrepreneurs qui eux-mêmes ont besoin de la création de valeur générée dans l’économie contributive.

Prendre en compte l’économie contributive amène à une refonte de la pensée économique actuelle. Ce travail n’est pas une affaire de spécialistes en économie, mais un travail pluridisciplinaire qui doit être confié à des créatifs sociaux intuitifs, eux-mêmes devant se faire aider par de nombreux spécialistes de toutes sortes, dont des monétaristes, des historiens des civilisations ou encore des praticiens et des stratèges en matière de numérique.

Pour mémoire les commissaires au plan de l’équipe De Gaulle utilisaient la futurologie en particulier la futurologie cybernéticienne pour accomplir ce type de mission. Or cette discipline a pour objet d’agréger toutes les disciplines liées à l’évolution du vivant et s’inspirer des travaux des intuitifs que sont les artistes et certains entrepreneurs.

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Le capitalisme doit s’adapter

Il n’est pas question de renoncer au progrès dans la fabrication des biens et des services dont nous avons besoin. Le capitalisme doit s’adapter à l’émergence de l’économie contributive et revisiter ses marques vis-à-vis de l’économie agraire.

Nos institutions doivent également profondément évoluer, ainsi que notre démocratie, puisqu’à l’ère du numérique, les citoyens sont enclins à réclamer plus de liberté, tout en acceptant de s’engager davantage dans la vie de la cité.

Ils ont raison car un monde hautement numérisé doit être mis sous la dépendance des démocraties, faute de quoi, il asservit les hommes.

Les deux grands blocs économiques situés à l’Est et à l’ouest de l’Europe font un autre choix et vont finir un jour par s’affronter, si ce n’est pas déjà fait. Ils estiment que les choix qu’ils font sont compatibles avec leur histoire et les attentes de leur population. Mais ces choix ne semblent pas compatibles avec les aspirations des Européens. N’attendons pas que le vainqueur d’entre eux vienne nous asservir. Car nous ne pouvons pas aller vers une destruction de la démocratie : notre culture, notre géographie et notre histoire nous permettent de faire mieux et nos concitoyens ne comprendraient pas un tel abandon.

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Geneviève Bouché est une futurologue et cybernéticienne française, docteure en sciences des organisations (Université Paris-Dauphine, option futurologie) et titulaire d’une maîtrise d’informatique.

Ses travaux de recherche portent aujourd’hui sur le sens de l’innovation dans le monde contemporain et sur les conditions nécessaires à la construction d’une nouvelle civilisation, en France, en Europe et à l’échelle mondiale.

Elle est l’auteure de Je vais monter ma boîte !!! (2003), Changeons de civilisation (2015) et Économie productive, économie contributive. Son profil LinkedIn.

Les tribunes publiées sur elysee-conseils.fr n’engagent que leur auteur.

AvertissementLes informations, chiffres et raisonnements contenus dans cet article dépendent des conditions économiques, environnementales et sociétales actuelles. Ils sont susceptibles d’évoluer avec elles. Les propositions formulées ici s’entendent dans le cadre de ces conditions, à la date de publication.

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