Le pays des audaces solitaires : éloge de l’entrepreneur français

Éloge de ceux qui n’attendent l’autorisation de personne

Le pays des audaces solitaires

On répète que la France n’aime pas ses entrepreneurs. C’est vrai de ses institutions, de ses plateaux et de ses manuels. Ce n’est pas vrai de ses habitants : jamais ils n’ont été aussi nombreux à se lancer. Voici ce que ce chiffre raconte, et ce qu’il coûte à ceux qui le composent.

1 165 800

entreprises créées en France en 2025. Un record. Le troisième d’affilée.

Il y a, dans la vie d’un entrepreneur, une nuit dont personne ne parle. Celle qui précède le premier engagement irréversible : la signature du bail, la commande de la machine, l’embauche du premier salarié. Cette nuit-là, il n’existe aucun filet. Aucune convention collective, aucun préavis, aucune indemnité. Il y a une idée, une trésorerie qui n’existe pas encore, et une décision à prendre seul.

Un million cent soixante-cinq mille huit cents personnes ont franchi ce seuil en 2025. Elles n’y étaient obligées par rien. Aucun plan quinquennal ne les a convoquées, aucune circulaire ne les a désignées. Elles se sont levées un matin avec une intuition et l’ont transformée en existence juridique. C’est, statistiquement, l’acte de confiance collective le plus massif que ce pays produise chaque année — et celui dont on parle le moins.

+ 54 600

créations supplémentaires par rapport à 2024, soit une hausse de 5 %, après + 6 % l’année précédente. Deux tiers de ces créations relèvent du régime de micro-entrepreneur : 758 554 immatriculations.1

Ceux qui portent l’emploi sans jamais figurer au générique

On imagine volontiers l’économie française comme une affaire de grandes maisons. La réalité statistique dit autre chose. Les petites et moyennes entreprises hors micro-entreprises — cent cinquante-neuf mille structures — emploient 4,3 millions de salariés en équivalent temps plein et produisent 23 % de la valeur ajoutée. Les entreprises de taille intermédiaire en emploient un quart de plus. Les micro-entreprises, prises ensemble, portent 17 % de l’emploi salarié.2

Additionnez : l’essentiel du travail salarié français dépend de gens dont le nom n’apparaît nulle part. Le bulletin de paie du salarié d’une entreprise de dix-huit personnes est signé, tous les mois, par quelqu’un qui a personnellement garanti le découvert bancaire. C’est une chose que le débat public ne dit presque jamais, parce qu’elle ne se prête ni à l’indignation ni au slogan.

Le salaire versé le 30 du mois n’est pas une obligation légale abstraite. C’est une somme que quelqu’un a dû aller chercher, convaincre, facturer, encaisser — parfois en se privant du sien.

Le prix réel du courage

L’entrepreneuriat n’est pas une aventure symbolique. Il a un taux d’échec, et ce taux se mesure. À fin juillet 2026, la Banque de France comptabilise 70 605 défaillances sur douze mois glissants — un niveau élevé, que l’institution relie à une conjoncture dégradée autant qu’à l’élargissement du nombre d’entreprises en activité.3

Derrière chacune de ces lignes, il y a une adresse, une équipe prévenue un vendredi, un cautionnement personnel appelé, un couple qui refait ses comptes. Le salarié licencié pour motif économique bénéficie d’un régime d’indemnisation ; le dirigeant qui a perdu son entreprise, le plus souvent, de rien. Il a mis en jeu son patrimoine, il l’a perdu, et il n’existe pour lui aucune procédure de consolation. Certains recommencent. C’est peut-être cela, la définition la plus exacte du courage économique.

Ce que la France demande à ceux qui produisent

Le sentiment d’être pressuré n’est pas une lubie de dirigeant : il se vérifie en comparaison européenne. Avec 45,3 % du PIB en 2024, le taux de prélèvements obligatoires français reste le premier de la zone euro, supérieur de 4,4 points à la moyenne de la zone.4 Surtout, sa structure est singulière. Les impôts de production — ceux qui frappent l’activité indépendamment du résultat, donc y compris quand l’entreprise perd de l’argent — représentent 4,4 % du PIB contre 2,4 % en moyenne européenne, soit un écart de l’ordre de 58 milliards d’euros.5

4,4 % contre 2,4 %

Poids des impôts de production en France et en moyenne européenne. Ces impôts se paient avant tout bénéfice : une entreprise déficitaire les acquitte comme les autres.

C’est la particularité française : on ne taxe pas seulement le succès, on taxe la tentative. L’artisan qui installe sa machine paie sur la machine. Le commerçant paie sur la surface. L’employeur paie sur l’emploi qu’il crée. Chacun de ces prélèvements a sa justification historique ; leur accumulation produit un signal unique, adressé chaque jour à quiconque envisage de produire quelque chose ici : commencez par payer, vous verrez ensuite si vous gagnez.

À quoi s’ajoute l’impôt qui ne figure sur aucun avis d’imposition : le temps. Le dirigeant d’une entreprise de quinze personnes consacre chaque semaine plusieurs heures à des obligations déclaratives qui ne créent ni produit, ni client, ni emploi. Les estimations du coût global de la complexité administrative — de l’ordre de 3 à 4 % du PIB — sont anciennes et discutées dans leur méthode, mais aucune ne descend en dessous de plusieurs dizaines de milliards d’euros par an.6

Ceux qui partent, et ce qu’ils emportent

Au 31 décembre 2025, 1 784 975 Français étaient inscrits au registre des Français établis hors de France, en hausse pour la quatrième année consécutive ; l’inscription n’étant pas obligatoire, la population réelle est estimée bien au-delà.7 Ce registre ne distingue pas les motifs de départ : on y trouve des conjoints, des étudiants, des retraités, des cadres détachés autant que des créateurs d’entreprise. Il serait malhonnête d’en faire un compteur de l’exil fiscal.

Mais il serait tout aussi malhonnête d’ignorer ce que chaque départ de créateur emporte avec lui. Un entrepreneur qui s’installe ailleurs ne déplace pas seulement une résidence : il déplace les emplois qu’il aurait créés, les fournisseurs qu’il aurait fait travailler, les brevets qu’il aurait déposés, et l’exemple qu’il aurait donné à ceux qui l’entourent. La perte n’est pas dans la statistique de l’année ; elle est dans les dix années suivantes, et elle ne se voit jamais, puisqu’elle consiste précisément en des choses qui n’ont pas eu lieu.

Il n’y a rien à partager que l’on n’ait d’abord produit

Au 31 mars 2026, la dette publique atteint 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB.8 On peut discuter sans fin de sa soutenabilité. Une chose, en revanche, n’est pas discutable : elle ne sera remboursée par aucun décret. Elle le sera par de la valeur produite, c’est-à-dire par des entreprises qui vendent, qui embauchent, qui exportent — ou elle ne le sera pas.

Un pays peut débattre longtemps de la répartition. Il ne peut pas répartir ce qu’il n’a pas produit. La solidarité n’est pas l’ennemie de l’entreprise : elle en est le produit dérivé.

C’est pourquoi l’éloge de l’entrepreneur n’est pas un ralliement idéologique. On peut vouloir un système de santé universel, une école gratuite, des retraites décentes — et constater que rien de tout cela ne tient sans quelqu’un qui, ce matin, a ouvert un rideau de fer à cinq heures et demie. Le boulanger et l’infirmière ne sont pas dans deux camps. Ils sont dans la même chaîne, et l’un finance l’autre.

Ce que ce pays devrait leur dire

Un million cent soixante-cinq mille personnes ont choisi, l’an dernier, de faire confiance à la France au point d’y risquer leur épargne. Elles méritent mieux qu’une suspicion polie. Elles méritent une administration qui réponde, une règle qui ne change pas trois fois en cinq ans, une fiscalité qui frappe le résultat plutôt que la tentative, et un pays qui considère la réussite comme une bonne nouvelle plutôt que comme un dossier à instruire.

Elles méritent surtout qu’on le dise simplement, sans détour et sans condition : ceux qui entreprennent ici rendent un service à tout le monde, y compris à ceux qui les critiquent. Ils ne demandent pas de statue. Ils demandent qu’on cesse de leur mettre des bâtons dans les roues, et qu’on veuille bien, de temps à autre, reconnaître qu’ils tiennent le pays debout.

Ce que cet éloge ne dit pas

Trois nuances, par honnêteté de méthode. D’abord, la hausse des créations d’entreprises tient d’abord au régime de micro-entrepreneur : une part de ces immatriculations correspond à des activités d’appoint ou à des formes d’emploi contraint, non à des projets de croissance. Ensuite, la pression fiscale française est élevée dans sa structure, mais pas sur tous ses éléments : le poids de l’impôt sur les bénéfices des sociétés, à 2,9 % du PIB en 2024, est légèrement inférieur à la moyenne de la zone euro. Enfin, le niveau des prélèvements finance des services — santé, éducation, infrastructures, protection sociale — dont les entreprises sont aussi bénéficiaires : toute comparaison européenne qui ignore la contrepartie est incomplète. Reconnaître ces trois points ne retire rien au mérite de ceux qui entreprennent ; cela évite de leur rendre hommage avec de mauvais arguments.

Pour aller plus loin

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Sources

  1. Insee, Les créations d’entreprises en 2025, Insee Première n° 2092, janvier 2026.
  2. Insee, Catégories d’entreprises et Petites et moyennes entreprises, collection « Les entreprises en France » ; L’essentiel sur… les entreprises.
  3. Banque de France, Défaillances d’entreprises, Stat Info, juillet 2026 (données disponibles début septembre 2026).
  4. Fipeco d’après Eurostat et Commission européenne, Tendances de la fiscalité, édition 2025 — données 2024.
  5. Fondation IFRAP, Impôts de production : 4,4 % du PIB en France contre 2,4 % en moyenne européenne, 2026. Organisme d’orientation libérale : chiffre à confronter aux données Eurostat.
  6. Estimations OCDE (2007), Conseil de la simplification et travaux repris par la Fondation IFRAP. Ordres de grandeur anciens, méthodologies hétérogènes : à manier avec prudence.
  7. Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, registre des Français établis hors de France, situation au 31 décembre 2025.
  8. Insee, dette publique trimestrielle au sens de Maastricht, premier trimestre 2026, publiée le 25 juin 2026.

Élysée Conseils — Projet 2027

AvertissementLes informations, chiffres et raisonnements contenus dans cet article dépendent des conditions économiques, environnementales et sociétales actuelles. Ils sont susceptibles d’évoluer avec elles. Les propositions formulées ici s’entendent dans le cadre de ces conditions, à la date de publication.

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