Travail · 1er mai
Le 1er mai : et si on arrêtait l’hypocrisie ?
Des boulangers verbalisés puis relaxés. Des fleuristes privés de leur meilleure journée pendant que n’importe qui vend du muguet sur le trottoir. Et des syndicats qui en vendent eux-mêmes lors de leurs défilés. Le 1er mai doit rester un symbole — il ne doit pas rester un tabou.
L’essentiel
- Sur 27 pays de l’Union européenne, la France est le seul où l’interdiction du travail salarié le 1er mai est aussi large et rigide.1
- En Allemagne, en Italie et au Portugal, boulangers et fleuristes ouvrent avec des salariés payés en prime — sans que le symbole en souffre.
- Entre 400 000 et 1,4 million de salariés travaillent déjà le 1er mai en France, rémunération doublée.2
- Le muguet représente 19,4 M€ de chiffre d’affaires pour les fleuristes — qui n’ont pas le droit d’employer ce jour-là.
- 74 % des Français sont favorables au travail volontaire le 1er mai pour certains commerces.3
D’où venons-nous ?
Chicago, 1886. Des ouvriers meurent pour obtenir la journée de huit heures — alors qu’il était habituel d’en travailler dix ou douze. En 1889, la Deuxième Internationale fait du 1er mai la journée de revendication des travailleurs. En 1947, la France le consacre jour férié et chômé.
Ce symbole est précieux. Personne, ici, ne propose de le nier. Mais en 2026, il est devenu un tabou.
Le 1er mai est le seul des onze jours fériés français à être obligatoirement chômé pour l’ensemble des salariés. Cette spécificité fait l’objet, depuis 2024, d’un débat de plus en plus vif.
L’exception française
La comparaison européenne place la France dans un isolement singulier.
| Situation | Pays |
|---|---|
| Le 1er mai n’est pas férié | Irlande, Pays-Bas, Danemark |
| Férié, travail salarié théoriquement interdit | France, Espagne, Pologne |
| — avec dérogations régionales | Espagne |
| — avec neuf critères dérogatoires au code du travail | Pologne |
| Interdiction large et rigide, sans dérogation praticable | France seule |
En Allemagne, en Italie et au Portugal, le 1er mai est férié — et boulangers, fleuristes et commerces de proximité restent ouverts avec du personnel salarié, qui reçoit des primes. Le caractère symbolique n’est nullement remis en cause : les manifestations se déroulent normalement, et les droits des travailleurs ne sont pas menacés par le fait qu’un boulanger vende du pain.
Partout en Europe, on peut célébrer la journée des travailleurs tout en permettant à ceux qui le souhaitent de travailler.
Boulangers, muguet et hypocrisie
L’affaire des boulangers
Le débat a explosé en mai 2024, quand plusieurs boulangers vendéens ont été verbalisés pour avoir fait travailler leurs salariés — 750 euros d’amende par salarié présent. En 2025, une vingtaine de boulangeries supplémentaires ont été sanctionnées. Mais en avril 2025, les cinq boulangers vendéens initialement poursuivis ont été relaxés.
La séquence dit tout : on verbalise des commerçants pour une pratique que la justice finit par juger légitime. Et l’on apprenait en coulisses que, chaque année, les autorités laissaient plus ou moins faire. Il aura suffi de quatre ou cinq inspecteurs particulièrement zélés pour révéler l’hypocrisie du système.
Le paradoxe du muguet
de chiffre d’affaires pour les fleuristes lors de la seule journée du muguet — l’une des plus lucratives de l’année. Ils n’ont pourtant pas le droit d’employer un salarié ce jour-là.
Fédération française des artisans fleuristes, 2024
Ce qui est interdit
Qu’un fleuriste emploie un salarié, même volontaire et payé double, pour vendre du muguet.
Ce qui est permis
Que n’importe quel particulier en vende librement dans l’espace public. Et que les syndicats qui militent pour l’interdiction en vendent eux-mêmes lors de leurs défilés.
Un système à deux vitesses
Un boulanger gérant peut ouvrir seul, ou avec des proches non rémunérés. Il ne peut pas employer ses salariés. On autorise donc l’activité commerciale et l’on interdit l’emploi salarié — puis on tolère la pratique pendant des années avant de la sanctionner au gré du zèle des contrôleurs.
La CPME parle de « situations kafkaïennes » et d’« incohérences pénalisant les entreprises de proximité, celles qui créent de l’emploi et font vivre nos centres-villes ».
Les exceptions existent déjà — et elles sont massives
Point essentiel, rarement rappelé : le 1er mai n’est déjà pas chômé pour tout le monde. L’article L3133-6 du Code du travail prévoit une dérogation pour les établissements « qui, en raison de la nature de leur activité, ne peuvent interrompre le travail ». Le problème : la loi ne fournit aucune liste précise.
Travaillent déjà couramment le 1er mai : les établissements de santé — hôpitaux, cliniques, EHPAD —, les transports publics, l’hôtellerie-restauration, les médias, certains lieux culturels, les industries à fonctionnement continu, les forces de sécurité, et certains commerces de proximité selon les conventions.
salariés travaillent déjà le 1er mai en France. Parmi ceux qui travaillent ce jour-là, on compte 21 % d’intérimaires, 17 % d’étudiants — et 15 % de personnes non déclarées.
Ce dernier chiffre devrait suffire à convaincre de la nécessité de régulariser
Tous ces salariés bénéficient d’une règle d’ordre public : leur rémunération est obligatoirement doublée. Aucune convention ni aucun contrat ne peut prévoir moins.
Trois pistes, et une lucidité
À l’échelle nationale, l’INSEE estime qu’un jour férié coûte environ 1,5 milliard d’euros de PIB. Ce n’est pas la mesure du siècle — mais dans un pays en quête de marges budgétaires, chaque milliard compte.
Soyons lucides pour autant : payer double rend l’opération non rentable pour beaucoup de commerçants. Le nombre d’établissements qui ouvriraient effectivement resterait modeste. Il ne s’agit donc pas d’une réforme économique majeure, mais d’une mise en cohérence.
Trois options
- La loi générale. Autoriser explicitement les commerces de bouche, fleuristes et cinémas. Salaire doublé, volontariat écrit et vérifiable, grandes surfaces exclues.
- La subsidiarité. Laisser chaque branche professionnelle négocier ses propres conditions d’ouverture — c’est déjà l’esprit de l’article L3133-6, il suffirait de l’assumer.
- La cohérence par l’absurde. Si personne ne doit travailler le 1er mai, alors les inspecteurs du travail non plus. Pas de contrôle, pas de verbalisation. Dans un pays qui a toléré la pratique pendant des décennies avant de sévir soudainement, cette solution aurait au moins le mérite de la cohérence.
Le 1er mai est né dans le sang et la révolte. Il porte la mémoire d’une époque où les travailleurs mouraient pour obtenir le droit de ne pas travailler plus de huit heures par jour. Ce combat était juste, et cette mémoire est précieuse.
Mais nous sommes en 2026. Le droit du travail s’est considérablement enrichi. Il faut savoir distinguer les symboles des tabous.
Permettre à un boulanger d’employer son salarié volontaire le 1er mai, en le payant double, ne remet pas en cause un siècle de conquêtes sociales. C’est un acte de bon sens.
Pour aller plus loin
Notes
- Parmi les États membres reconnaissant le 1er mai comme jour férié, seuls la France, l’Espagne et la Pologne interdisent théoriquement le travail salarié. L’Espagne prévoit des dérogations régionales, et le code du travail polonais retient neuf critères autorisant le travail les jours fériés. La France est donc, en pratique, le seul pays où l’interdiction est à la fois aussi large et aussi peu dérogeable. ↩
- Les estimations varient fortement selon les sources et les périmètres retenus — d’où une fourchette large. Elles convergent en revanche sur un point : une part significative de ces travailleurs relève de statuts précaires ou non déclarés. ↩
- Sondage OpinionWay réalisé pour la CPME, avril 2026 : près de 74 % des Français se déclarent favorables à l’autorisation du travail volontaire le 1er mai pour certains commerces. ↩
Références vérifiées
- Code du travail — articles L3133-4 à L3133-6, régime du 1er mai et dérogations.
- Fédération française des artisans fleuristes — chiffre d’affaires de la vente de muguet.
- CPME / OpinionWay — sondage sur le travail volontaire le 1er mai, avril 2026.
- INSEE — évaluation de l’effet d’un jour férié sur le PIB.
- Jugements du tribunal judiciaire relatifs aux boulangers vendéens, avril 2025.
Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

