Énergie · Fondements économiques
L’énergie n’est pas un intrant parmi tant d’autres
La fonction de production enseignée dans toutes les écoles de commerce du monde combine le capital et le travail. L’énergie n’y figure pas — alors qu’elle conditionne chacun des deux termes. Cette absence n’est pas une simplification pédagogique : c’est une erreur de fondement, et la France en paie le prix.
L’essentiel
- Un baril de pétrole équivaut au travail physique d’une personne pendant onze ans à temps plein — quatre à cinq ans une fois corrigé du rendement des machines.1
- L’humanité consomme près de 100 milliards de barils équivalent pétrole par an, soit une armée fantôme de 500 milliards de « travailleurs énergétiques » pour 5 milliards de travailleurs réels.
- Le PIB mondial est corrélé à environ 99 % avec la consommation d’énergie et de matières premières.
- L’énergie n’est substituable que par de l’énergie — ni par l’argent, ni par l’ingéniosité.
- La France dépend à plus de 98 % des importations pour son pétrole et son gaz. Elle est donc en première ligne.2
Ce que les manuels d’économie n’enseignent pas
En juin 2025, Nate Hagens, directeur de l’Institute for the Study of Energy and Our Future, publiait un épisode consacré aux dix mythes encore enseignés dans les écoles de commerce.3 Le présent article se concentre sur celui qu’il tient pour le cœur de sa démarche — et auquel il a consacré sa thèse : l’idée que l’énergie serait un intrant parmi d’autres.
Le modèle fondamental enseigné partout est la fonction de production de Cobb-Douglas : la production comme produit du capital et du travail, assorti d’un résidu vaguement nommé « productivité totale des facteurs ». L’énergie en est absente.
Or elle conditionne chaque élément de la formule. Les machines ont besoin d’énergie pour fonctionner. Le travail humain en nécessite pour l’alimentation, le chauffage, la mobilité, les infrastructures, les communications.
« Le travail sans énergie est un cadavre, et la technologie sans énergie une sculpture. »Steve Keen, économiste
Nate Hagens ajoute : « Une ville sans énergie est un musée. » La conclusion est aussi simple que radicale : pas d’énergie, pas d’économie. Moins d’énergie disponible et plus chère ? Une économie plus petite et plus coûteuse.
L’armée invisible de 500 milliards de travailleurs
La croissance des deux derniers siècles ne relève ni de la magie ni de la seule ingéniosité humaine. Elle repose d’abord sur l’accès à une énergie fossile bon marché, abondante et extraordinairement concentrée. Les ordres de grandeur sont vertigineux.
| Grandeur | Valeur |
|---|---|
| Contenu énergétique d’un baril | ≈ 1 700 kWh utiles |
| Travail physique d’un humain (40 h/semaine) | ≈ 0,6 kWh / jour |
| Équivalent brut d’un baril | ≈ 11 ans de travail humain |
| Après correction du rendement des machines | 4 à 5 ans de travail |
de « travailleurs énergétiques » ajoutés chaque année à une économie mondiale qui compte environ 5 milliards de travailleurs réels. Ces esclaves énergétiques accomplissent silencieusement l’essentiel du travail productif de notre civilisation.
Sur la base de ≈ 100 milliards de barils équivalent pétrole consommés annuellement
Le PIB mondial est corrélé à environ 99 % avec la consommation d’énergie et de matières premières. Et même les gains d’efficacité sont réinjectés dans le système pour produire davantage — c’est l’effet rebond, ou paradoxe de Jevons.4
Rien de tout cela ne figure dans les manuels d’économie.
L’énergie n’est substituable que par de l’énergie
La théorie enseigne que si une matière première se raréfie, les signaux de prix inciteront à trouver des substituts. Ce raisonnement, parfaitement valable pour le cuivre ou le coton, ne s’applique pas à l’énergie.
Ce que suppose la théorie
Le marché trouvera une solution : on innovera, on s’adaptera, une technologie de substitution émergera.
La contrainte physique
On ne remplace pas l’énergie par de l’argent ou de l’ingéniosité, seulement par une autre énergie de densité, d’échelle et de durée comparables.
Or très peu de sources atteignent la densité des hydrocarbures : un litre de diesel contient environ 10 kWh — le fruit de millions d’années de photosynthèse compressée.
Les énergies renouvelables — solaire et éolien — représentent aujourd’hui environ 4 % de l’approvisionnement énergétique mondial hors hydroélectricité et biomasse ; l’ensemble des renouvelables plafonne sous les 10 %. La transition est nécessaire, mais elle ne sera ni rapide ni indolore. Le dire n’est pas s’y opposer : c’est en mesurer l’ampleur.
L’impulsion carbone : nous consommons un héritage
La vérité la plus dérangeante est peut-être celle-ci : nous consommons les stocks fossiles des millions de fois plus vite qu’ils ne se sont formés — et notre système économique les traite comme s’il s’agissait de flux renouvelables.
Un revenu se dépense chaque année sans s’épuiser. Un héritage, non. Confondre les deux conduit à bâtir des institutions, des retraites et des dettes sur une base qui n’existera pas indéfiniment.
C’est ce que Hagens nomme l’impulsion carbone : un pic unique dans l’histoire de la planète, une parenthèse de deux siècles que nous prenons pour la norme. Le déclin naturel des gisements en exploitation est d’ailleurs documenté par les compagnies elles-mêmes.
De cette confusion découle une seconde illusion, monétaire. La création monétaire ne suppose pas d’épargne préalable — elle suppose une énergie future pour donner corps à ce qu’elle achète. La dette est, littéralement, un pari sur l’énergie de demain.
Le PIB est un compteur de vitesse sans carte : il mesure à quelle allure nous roulons, jamais où nous allons ni combien de carburant il reste.
Ce que cela impose à la France
Cette analyse revêt pour notre pays une importance particulière. La France dépend à plus de 98 % des importations pour son pétrole et à près de 98 % pour son gaz naturel. Elle figure donc au premier rang des nations vulnérables aux tensions énergétiques mondiales.
Comprendre la centralité de l’énergie n’est pas un exercice académique : c’est un impératif stratégique. Trois conséquences en découlent directement.
Trois conséquences pratiques
- L’électricité pilotable et décarbonée est un actif stratégique, pas un sujet idéologique. Le parc nucléaire français est, dans ce cadre, le principal amortisseur dont dispose le pays face aux chocs — c’est précisément ce que nous défendons dans nos notes sur la PPE 3.
- Toute politique publique doit être évaluée à l’aune de son contenu énergétique, et non seulement de son coût budgétaire. Un dispositif qui subventionne la consommation fossile aggrave la vulnérabilité qu’il prétend soulager.
- La réindustrialisation suppose l’énergie avant tout le reste. On ne relocalise pas une production sans en sécuriser l’alimentation, à un prix compétitif et sur vingt ans.
Un mot pour situer notre position. Nous ne partageons pas toutes les conclusions de Nate Hagens, notamment lorsqu’elles conduisent à une forme de décroissance assumée. Notre ligne est celle de l’abondance énergétique décarbonée et de la réindustrialisation.
Mais son diagnostic sur la place de l’énergie dans la fonction de production est, lui, difficilement contestable — et il est absent du débat économique français. C’est à ce titre que nous le relayons.
Pour aller plus loin
- PPE 3 : le document qui plombe l’électricité Française
- Nucléaire : la France brille à nouveau, mais n’oublions pas nos rendez-vous manqués
- Libérer nos agriculteurs et nos pêcheurs de la dictature du pétrole
- Nuisances sonores : la nécessité d’équipements électriques en milieu urbain
- L’état de la France en 2026
Notes
- Les ordres de grandeur retenus ici — contenu énergétique du baril, production physique humaine, facteur de correction du rendement des machines — sont ceux couramment employés dans la littérature d’analyse biophysique de l’économie. Ils varient sensiblement selon les hypothèses de conversion ; ce sont des ordres de grandeur, non des mesures. ↩
- Taux de dépendance aux importations pour le pétrole et le gaz naturel. La France produit en revanche l’essentiel de son électricité sur son territoire, ce qui explique la place centrale du vecteur électrique dans toute stratégie de réduction de la dépendance. ↩
- Nate Hagens, série Frankly, épisode The 10 Core Myths Still Taught in Business Schools, juin 2025. Hagens dirige l’Institute for the Study of Energy and Our Future et anime le podcast The Great Simplification. ↩
- Le paradoxe de Jevons, formulé en 1865 à propos du charbon, établit qu’une amélioration de l’efficacité d’usage d’une ressource tend à accroître sa consommation totale plutôt qu’à la réduire, en abaissant son coût d’usage. ↩
Références vérifiées
- Nate Hagens — The Great Simplification et série Frankly, Institute for the Study of Energy and Our Future.
- Steve Keen — travaux critiques sur les fonctions de production et la place de l’énergie en économie.
- Agence internationale de l’énergie — bilans mondiaux de l’approvisionnement énergétique.
- SDES, ministère de la Transition écologique — taux de dépendance énergétique de la France.
- William Stanley Jevons, The Coal Question, 1865.
Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

