Institutions · Entretien commenté
« La classe politique française est à un niveau historiquement bas »
Christian Saint-Étienne n’est pas un économiste quelconque. Aujourd’hui, il ne mâche plus ses mots : la France serait gouvernée par une classe politique médiocre, déconnectée, et incapable de réforme spontanée. Il pointe un tournant passé sous silence — la disparition des ingénieurs des élites dirigeantes.
L’essentiel
- Dans les années 1990, les ingénieurs disparaissent des élites dirigeantes, remplacés par des administrateurs formés à gérer, non à concevoir.1
- Résultat : une technostructure incapable de saisir les enjeux industriels, énergétiques et géopolitiques du XXIe siècle.
- La génération issue de la Résistance, qui avait une vision du combat pour la France, s’est éteinte sans successeur.
- Sa proposition : 300 députés et 100 sénateurs, avec une rémunération doublée.2
- L’objectif : attirer des profils ayant réussi dans la vie active, plutôt que des professionnels de la politique.
Qui parle
Agrégé d’économie, docteur en sciences économiques, ancien membre du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre, professeur d’université : Christian Saint-Étienne a longtemps enseigné et conseillé plusieurs grandes institutions.
Connu pour sa rigueur et son indépendance d’esprit, il a toujours dénoncé les dérives idéologiques et le court-termisme des politiques publiques. Ce n’est donc pas un polémiste de circonstance.
Le tournant des années 1990
Un basculement majeur est passé sous silence : dans les années 1990, les ingénieurs ont disparu des élites dirigeantes.
Avant
Des dirigeants formés à concevoir, à construire, à arbitrer entre contraintes physiques — ceux qui ont porté le nucléaire, le TGV, le spatial.
Après
Des profils formés à administrer, propulsés aux commandes de l’État sans culture technique ni vision stratégique de long terme.
Le résultat est une technostructure politique hors-sol, incapable de comprendre les enjeux industriels, énergétiques ou géopolitiques du siècle. On ne pilote pas un programme nucléaire ou une politique industrielle avec les seuls outils du droit et de la gestion budgétaire.
Pire encore, la génération des résistants — de gauche comme de droite —, qui avait une vision du combat pour la France, s’est éteinte. À leur place, une caste politique professionnelle, souvent sans expérience du monde réel, obsédée par un objectif unique : conserver son mandat. L’intérêt général devient un concept accessoire, invoqué à la tribune et oublié dès la fin du discours.
J’ai cru qu’on pouvait les éduquer. J’avais tort.
Comme beaucoup, j’ai longtemps pensé qu’on pouvait former cette classe politique. Leur faire faire des stages en entreprise, à l’hôpital, dans la vraie vie. Les faire côtoyer les Français qu’ils prétendent représenter. Je croyais qu’en les exposant à la réalité, ils changeraient.
Ils n’ont vu dans ces expériences qu’une épreuve à subir, un passage obligé pour entretenir l’image. Une fois élus, ils retournent à leur priorité : leur mandat, leur carrière.
Ce n’est pas une question de mauvaise volonté individuelle. C’est une question d’incitations : quand la survie professionnelle dépend de la réélection, tout le reste devient secondaire. On ne corrige pas cela par de la pédagogie.
Une révolution institutionnelle
Saint-Étienne ne s’y trompe pas : la France ne s’en sortira pas sans réforme des institutions elles-mêmes. Il propose de réduire drastiquement le nombre de parlementaires — 300 députés et 100 sénateurs — tout en doublant leur rémunération.2
L’objectif est explicite : attirer des profils de qualité, des citoyens compétents ayant réussi dans la vie active, plutôt que des professionnels de la politique.
L’idée mérite d’être discutée sérieusement, y compris dans ce qu’elle a de contre-intuitif. Doubler la rémunération des élus est politiquement impopulaire ; c’est pourtant la seule manière de rendre le mandat financièrement accessible à quelqu’un qui gagne bien sa vie ailleurs. Aujourd’hui, le calcul est inverse : seul celui qui n’a rien d’autre a intérêt à s’y accrocher.
Une objection demeure, et il faut la poser : réduire le nombre de parlementaires éloigne aussi l’élu du terrain, en élargissant les circonscriptions. Le gain en qualité doit être mis en balance avec la perte en proximité — d’autant que la crise de la représentation se nourrit précisément de cette distance.
La situation est critique, mais elle n’est pas désespérée. Partout en France, des citoyens s’organisent et refusent de laisser le pays entre les mains d’une classe politique sclérosée.
Le changement ne viendra pas d’en haut. Il viendra de nous.
Pour aller plus loin
Notes
- Ce constat rejoint une donnée structurelle : la part des profils scientifiques et techniques dans les postes de direction de l’État et des grandes entreprises publiques a nettement reculé depuis les années 1980, au profit de parcours administratifs et financiers. ↩
- L’Assemblée nationale compte actuellement 577 députés et le Sénat 348 sénateurs. La proposition reviendrait donc à réduire d’environ moitié la représentation nationale. Des projets de réduction du nombre de parlementaires ont été portés à plusieurs reprises depuis 2017 sans aboutir. ↩
Références vérifiées
- Christian Saint-Étienne — interventions publiques et travaux universitaires.
- Entretien vidéo : youtu.be/je6kLZlDr0U.
- Assemblée nationale et Sénat — composition et statut des parlementaires.
Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.
