faut il revoir le calcul de l'inflation

Faut-il revoir le calcul de l’inflation ?

Économie · Statistique publique

Faut-il revoir le calcul de l’inflation ?

Le décalage entre l’inflation officielle et le ressenti des ménages est une source constante de friction. À écouter les échanges entre Jean-Marc Jancovici et Gilles Raveaud, on découvre que le problème n’est pas le chiffre : c’est la philosophie même de sa construction.

Élysée Conseils · Note d’analyse · 18 décembre 2025

L’essentiel

  • L’achat d’une résidence principale est traité comme un investissement, non comme une consommation : il est donc exclu de l’indice des prix.1
  • Seuls les loyers sont comptabilisés — alors que la pierre absorbe une part colossale du budget des ménages depuis trente ans.
  • Nos indicateurs datent d’une économie industrielle. Les services y pèsent aujourd’hui 70 %, contre à peine 10 % à la création du PIB.
  • Les corrections de qualité, dites effets hédoniques, sous-estiment l’inflation réelle subie par un consommateur contraint au renouvellement.2
  • L’obstacle n’est ni technique ni humain : il est politique.
Partie I

L’éléphant dans la pièce : l’oubli de l’immobilier

La distorsion la plus flagrante du calcul de l’indice des prix à la consommation réside dans le traitement du logement.

Pour l’INSEE, et selon les normes comptables internationales, l’achat de sa résidence principale n’est pas une consommation mais un investissement. Par conséquent, l’envolée des prix de la pierre est purement et simplement exclue du calcul de l’inflation quotidienne. Seuls les loyers sont comptabilisés.1

Ce que mesure l’indice

Les loyers, considérés comme un service de logement effectivement consommé.

Ce qu’il ignore

Le ménage qui s’endette sur vingt-cinq ans pour un bien nettement plus cher qu’il y a dix ans subit une perte de pouvoir d’achat que l’indice ne voit pas.

Cette convention crée un fossé entre la statistique et la réalité vécue. Et ce fossé alimente, à son tour, la défiance envers la statistique publique — laquelle est pourtant rigoureuse à l’intérieur de ses propres conventions.

Partie II

Un outil de l’ère industrielle dans une économie de services

70 % / 10 %

La part des services dans l’économie aujourd’hui, contre à peine 10 % lors de la conception du PIB au milieu du XXe siècle.

Un thermomètre conçu pour une autre économie

Le PIB et ses dérivés ont été pensés dans une économie de production de masse standardisée. Mesurer le prix d’une tonne d’acier ou d’une automobile est relativement simple. Mesurer le prix d’un service — dont la qualité, la durée et le contenu varient — l’est beaucoup moins.

La question de la qualité

C’est le point le plus subtil. L’indice applique des corrections hédoniques : si un produit s’améliore, une partie de la hausse de prix n’est pas comptée comme de l’inflation mais comme du progrès.

Le raisonnement est fondé pour un ordinateur dont la puissance a décuplé. Il l’est beaucoup moins ailleurs. En échouant à distinguer la valeur réelle d’une chaise en chêne massif d’antan de celle d’un modèle standardisé actuel, on manque la perte de durabilité — et l’on sous-estime l’inflation réelle subie par un consommateur contraint au renouvellement perpétuel.2

Partie III

Des conventions, pas des lois naturelles

Le fond du problème est là : l’économie et la comptabilité reposent sur des conventions. Ce ne sont pas des lois physiques intangibles.

Décider d’exclure l’immobilier du panier, ou de pondérer la qualité d’une certaine manière, est un choix méthodologique — pas une fatalité. Ces règles ont été écrites par des humains, dans un contexte donné. Elles peuvent être réécrites pour mieux coller à la réalité du XXIe siècle.

Contester la convention n’est pas contester la rigueur de ceux qui l’appliquent. C’est poser une question politique : que voulons-nous mesurer ?

Partie IV

Le faux obstacle technique

Face à la nécessité de refondre ces indices, Jean-Marc Jancovici exprime une réserve pratique : l’INSEE aurait-il la capacité physique de recalculer un milliard de références pour intégrer des paramètres complexes — carbone, qualité, services ?

L’inquiétude serait fondée en 1950. Elle ne l’est plus. Le traitement de données massives, le calcul distribué et l’apprentissage automatique permettent de traiter des milliards de lignes en un temps qui se compte en heures, non en décennies. Ce qui aurait exigé une armée de comptables se fait aujourd’hui dans des serveurs.

Une nuance s’impose toutefois, par honnêteté : la difficulté réelle n’est pas le volume de calcul, mais la collecte et la définition. Il faut décider ce qu’est une amélioration de qualité, sur quelles bases, et récolter les données correspondantes de façon homogène dans le temps. Cela reste un travail considérable — mais c’est un travail de méthode, pas de puissance machine.

L’obstacle n’est donc ni technique, ni humain au sens de la main-d’œuvre. Il est politique. Il s’agit de décider si nous voulons changer la convention — en sachant que tout changement d’indice a des conséquences directes sur l’indexation des salaires, des pensions et des loyers.

Notes

  1. Cette convention n’est pas propre à la France : elle découle des normes internationales de comptabilité nationale, qui classent l’acquisition d’un logement en formation brute de capital fixe. L’Union européenne travaille depuis plusieurs années à intégrer les coûts du logement occupé par son propriétaire dans l’indice des prix harmonisé — chantier techniquement ardu et politiquement sensible.
  2. Les ajustements hédoniques visent à isoler l’effet « qualité » de l’effet « prix ». Ils sont indispensables pour des biens dont les performances évoluent vite. La critique porte sur leur application aux biens dont la durabilité a baissé : l’indice capte l’amélioration des fonctionnalités, moins bien la réduction de la durée de vie.

Références vérifiées

  • INSEE — méthodologie de l’indice des prix à la consommation et traitement du logement.
  • Eurostat — travaux sur l’intégration des coûts du logement occupé par son propriétaire dans l’IPCH.
  • Échanges entre Jean-Marc Jancovici et Gilles Raveaud : youtube.com/watch?v=Jj95JtDCkdI.

Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

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