Le PIB : ce qu’il mesure, et tout ce qu’il ignore

Le PIB : ce qu’il mesure, et tout ce qu’il ignore

Économie · Indicateurs

Le PIB : ce qu’il mesure, et tout ce qu’il ignore

Créé pour mesurer l’impact de la crise de 1929, le Produit intérieur brut est devenu le juge de paix du débat économique. Il reste un outil utile — à condition de savoir précisément ce qu’il ne dit pas. Panorama de ses six angles morts.

Élysée Conseils · Note documentaire · 19 janvier 2024

L’essentiel

  • Le PIB ignore les externalités négatives : pollution, dégradation des milieux, épuisement des ressources.
  • Il mesure une production totale sans rien dire de sa répartition.
  • Une hausse de dépenses de santé le fait croître — y compris quand elle signale une dégradation sanitaire.
  • Il ne capte ni l’économie informelle, ni le travail domestique, ni le bénévolat.
  • Des indicateurs complémentaires existent : IDH, indice de progrès véritable, indice de bien-être économique durable.1
Le point de départ

La phrase de Robert Kennedy

« Le PIB ne mesure ni notre courage, ni notre sagesse, ni notre éducation, ni notre compassion, ni notre dévouement à notre pays. Il mesure tout, en somme, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »Robert Kennedy, université du Kansas, 18 mars 1968

Cette citation est devenue le point de ralliement des critiques du PIB.2 Elle a le mérite de poser la question, et le défaut de suggérer que l’indicateur aurait échoué à mesurer ce qu’il n’a jamais prétendu mesurer.

Le PIB fait correctement ce pour quoi il a été conçu : évaluer le volume de la production marchande. Le problème n’est pas l’outil. C’est l’usage qu’on en fait — celui d’un indicateur unique de réussite collective.

L’inventaire

Six angles morts

Ce que le PIB ne capte pas
Angle mort Conséquence
Externalités négatives Pollution et dégradation de l’environnement n’apparaissent pas — et leur réparation, elle, augmente le PIB
Répartition des revenus Une croissance peut masquer des inégalités croissantes
Bien-être et qualité de vie Santé, éducation, sécurité n’y figurent pas : une hausse des dépenses de santé peut signaler une détérioration sanitaire
Économie informelle Une part significative de l’activité échappe à la mesure
Travail non marchand Travail domestique, aidants familiaux, bénévolat : invisibles
Soutenabilité Une économie peut croître vite en épuisant ses ressources — la croissance n’en sera pas durable pour autant

Le premier point mérite qu’on s’y arrête, car il est le plus contre-intuitif. Une marée noire fait croître le PIB : elle génère des dépenses de dépollution, de contentieux, de reconstruction. L’indicateur enregistre l’activité, pas le bilan.

Que faire

Compléter plutôt que remplacer

La conclusion n’est pas qu’il faille abandonner le PIB. C’est un instrument de mesure robuste, comparable dans le temps et entre pays — trois qualités rares.

Elle est qu’il doit être accompagné. Plusieurs indicateurs complémentaires existent : l’indice de développement humain, l’indice de progrès véritable, l’indice de bien-être économique durable. Aucun ne prétend le remplacer ; tous éclairent ce qu’il laisse dans l’ombre.

La question de fond rejoint celle que nous posons ailleurs sur le calcul de l’inflation : ce sont des conventions, écrites par des humains, dans un contexte donné.3 Elles peuvent être complétées — et la décision d’en changer est politique, non technique.

Le PIB n’est pas un mauvais thermomètre. C’est un thermomètre qu’on utilise pour diagnostiquer autre chose que la fièvre.

Cet article a vocation à être enrichi au fil des retours, le sujet étant complexe et certaines sections faisant encore l’objet de réflexions. Il n’a pas pour objet de convaincre d’adopter une position, mais d’ouvrir la discussion.

  • La France n’a pas un problème de dette, elle a un problème de charge d’intérêts : 77,4 Md€ d’intérêts en 2026, soit plus que l’effort budgétaire de l’année.
  • Notes

    1. IDH (indice de développement humain, PNUD), IPV (indice de progrès véritable) et IBED (indice de bien-être économique durable) intègrent, à des degrés divers, la santé, l’éducation, les inégalités et la dégradation environnementale.
    2. Discours prononcé à l’université du Kansas le 18 mars 1968, quelques semaines avant l’assassinat de Robert Kennedy. La citation circule dans plusieurs traductions françaises, dont la formulation varie légèrement.
    3. Voir notre note « Faut-il revoir le calcul de l’inflation ? », qui développe cette idée que les indicateurs économiques relèvent de conventions modifiables et non de lois naturelles.

    Références vérifiées

    • PNUD — indice de développement humain, rapports annuels.
    • Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi — Rapport sur la mesure des performances économiques et du progrès social, 2009.
    • Novethic — « À l’origine, le PIB, un outil créé pour mesurer l’impact de la crise de 1929 ».
    • France Culture — série Croissance, post-croissance, décroissance.

    Élysée Conseils — Note d’analyse. Reproduction autorisée avec mention de la source.

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