Institutions · Organisation territoriale
Millefeuille administratif : que disent vraiment les rapports officiels ?
Sept rapports commandés par l’État entre 2024 et 2026. Plus de mille pages pour les seuls cinq dont la pagination fait référence. Un sujet dont tout le monde parle et que personne ne lit. Voici ce que ces rapports disent, chapitre par chapitre — et pourquoi leurs conclusions ne sont pas celles du débat public.
Le mot du président
On parle du millefeuille territorial depuis plusieurs décennies, et pourtant rien ne bouge vraiment.
L’organisation administrative de la France s’est construite sur des siècles, au gré de l’histoire : les communes héritées des paroisses, les départements nés de la Révolution, les régions du XXe siècle, les intercommunalités à fiscalité propre des années 1990, les métropoles des années 2010. Sous la Cinquième République, cet édifice donne une impression de stabilité. Elle est trompeuse. Les actes successifs de décentralisation ont transféré des compétences sans jamais vraiment en retirer, les regroupements de régions ont additionné les sièges, et la création des métropoles a ajouté un étage plutôt qu’elle n’en a remplacé un. Le résultat est une multiplicité de compétences à tous les niveaux administratifs.
J’ai été conseiller municipal pendant treize ans, puis, après avoir réussi le concours d’ingénieur territorial, dix ans à la Métropole Nice Côte d’Azur. J’ai donc vu le millefeuille des deux côtés : celui de l’élu qui décide, et celui du fonctionnaire qui doit faire tenir la décision. Je me souviens de la rénovation d’une piscine. Elle appartenait à la commune, mais relevait aussi de la métropole, et son financement a mobilisé d’autres niveaux encore. Je serais incapable, aujourd’hui, de dire combien de financeurs sont intervenus exactement, ni combien de dossiers ont été montés pour cette seule opération. C’est là tout le problème : l’ingénieur qui conduit le projet ne le sait pas lui-même. Ce qui aurait dû être une décision — refaire un équipement que les habitants attendaient — devient un travail d’assemblage financier.
Ce travail n’a pas vocation à trancher le sujet. Il a vocation à montrer ce qui a déjà été fait — et c’est considérable — puis à dégager les pistes qui nous paraissent les plus solides. Sur un point au moins, le constat est largement partagé : il y a trop de normes, et trop d’entités s’occupent des mêmes sujets. Une simplification est attendue, par les administrés comme par l’administration elle-même.
Nous ouvrons ici un grand nombre de chantiers. Nous ne nous contentons pas de les ouvrir : nous faisons des propositions concrètes, chiffrées quand c’est possible, et nous disons ce que nous ne savons pas. Comme toujours, nous sommes ouverts à vos remarques et à vos propositions. N’hésitez pas à nous écrire.
Bonne lecture.
Philippe Agnelli, président d’Élysée Conseils
Réponse rapide
Les sept rapports officiels publiés entre mai 2024 et février 2026 convergent sur un point que le débat public ignore : aucun ne recommande de supprimer une strate de collectivité. Ni le rapport Ravignon, ni le rapport Woerth, ni la Cour des comptes, ni les deux missions de 2026.
- Ravignon (mai 2024) chiffre le coût de l’enchevêtrement des compétences à 7,4 Md€, dont environ 6 Md€ portés par les collectivités elles-mêmes, et écarte l’hypothèse de suppression d’un niveau.
- Woerth (mai 2024) formule 51 propositions et range la suppression d’une strate parmi les « idées reçues ».
- La Cour des comptes (juillet 2026) établit que les fusions de régions de 2015 n’ont produit aucun gain d’efficience.
- La Cour des comptes (mars 2026) consacre son rapport annuel — 530 pages, 14 chapitres, 44 recommandations — à la cohésion des territoires, sans jamais proposer de suppression institutionnelle.
- Le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (avril 2026) reconnaît lui-même que les marges d’efficience identifiées « ne sont pas à la hauteur des défis ».
- La mission Faure (décembre 2025) formule 13 recommandations et constate que, depuis vingt ans, l’aménagement du territoire n’est plus une ligne directrice de l’action de l’État.
- La mission d’information parlementaire (février 2026) formule 30 propositions et qualifie le millefeuille territorial de « coût de transaction » pesant directement sur l’efficacité des politiques publiques.
La question n’est donc pas « quelle strate supprimer ? » mais « si l’on ne supprime aucune strate, que supprime-t-on ? ». Réponse : les doublons de compétence, de contrat, de zonage, de dotation et d’instance.
Nos documents de travail en PDF
Ces documents ne sont pas des résumés des rapports officiels. Ce sont des extractions orientées : nous n’y retenons que ce qui sert, contredit ou arbitre une décision programmatique. Chaque chiffre y est référencé à sa source primaire.
- Rapport public annuel 2026 — vectorisation programmatique — PDF, 35 pages, 407 Ko.
Lecture intégrale des 530 pages du rapport de la Cour des comptes. Les 44 recommandations triées une à une : 27 retenues, 7 amendées, 2 écartées avec contre-propositions, 1 renvoyée en arbitrage. Inventaire des doublons, socle chiffré, dix mesures rédigées. - Socle documentaire — Institutions, volet 2 — PDF, 28 pages, 351 Ko.
Extraction orientée du rapport public annuel 2026 selon la ligne programmatique retenue. Inventaire des doublons vus depuis le terrain, dans quatorze domaines, avec le nom des dispositifs, les montants et les dates. - Socle documentaire — Institutions, volet 1 — PDF, 24 pages, 443 Ko.
Lecture des rapports Ravignon et Woerth, du rapport de la Cour des comptes sur les finances publiques locales et de la note du Haut-commissariat. Doctrine, chiffrage ventilé par strate et par compétence, grilles de répartition des compétences, les 51 propositions Woerth triées, volet financier et lacunes.
Ces documents sont publiés en accès libre. Le Projet 2027 est un programme open source : chaque candidat, chaque parti, chaque citoyen peut s’en saisir, le critiquer, le corriger ou le reprendre. Si vous constatez une erreur de chiffre ou de référence, écrivez-nous : nous corrigeons et nous le signalons.
Pourquoi ce sujet est si difficile à trancher
Le millefeuille administratif est le sujet dont chacun a une opinion et dont presque personne n’a lu la documentation. Il faut dire que celle-ci décourage.
Depuis mai 2024, l’État a commandé, reçu et publié sept rapports majeurs sur l’organisation territoriale française. Deux d’entre eux ont été remis à un jour d’intervalle par deux missions différentes, sur des périmètres qui se recouvrent largement. Un troisième est le document le plus commenté de l’année de la Cour des comptes. Aucun ne fait moins de cent pages, et le plus volumineux en compte plus de cinq cents.
pages, pour les cinq rapports dont la pagination est publiquement vérifiable — 530 pour le rapport public annuel 2026 de la Cour des comptes, 241 pour son rapport sur les finances publiques locales, 156 pour le rapport Woerth, 119 pour la mission Faure, une centaine pour le rapport Ravignon hors annexes. Le rapport d’information parlementaire et la note du Haut-commissariat portent le total au-delà.
Sources : Cour des comptes, Assemblée nationale, vie-publique.fr, INSP.
Le volume n’est pas le seul obstacle. Le sujet est intrinsèquement enchevêtré, et il l’est dans tous les sens à la fois. Une compétence n’est presque jamais exercée par un seul acteur. Un euro dépensé sur un territoire vient rarement d’une seule caisse. Une décision locale dépend en général d’une norme nationale, d’un zonage administratif, d’un contrat pluriannuel et d’une subvention conditionnée. Et chacun de ces quatre éléments a sa propre histoire, sa propre logique et son propre calendrier.
Prenons un exemple concret, tiré du rapport Ravignon. Une commune qui souhaite entretenir un bâtiment lui appartenant, dans l’exercice d’une compétence qui est la sienne depuis toujours, doit consacrer du temps d’agent à rechercher des financements auprès de l’État, du département, de la région et parfois de l’Union européenne. Le rapport chiffre ce seul poste — chercher de l’argent pour son propre patrimoine — à 406 millions d’euros par an pour l’ensemble des communes françaises. Ce n’est ni du gaspillage, ni de la mauvaise gestion : c’est le coût normal de fonctionnement d’un système qui a multiplié les guichets.
Idée reçue
« Il y a trop de niveaux administratifs en France. Supprimons-en un et nous ferons des économies massives. »
Ce que disent les rapports
La suppression des départements représenterait une économie de l’ordre de 130 millions d’euros, soit environ 0,008 % de la dépense publique. À comparer aux 7,4 milliards que coûte la confusion des compétences. Rapport de 1 à 57.
C’est là toute la difficulté de l’exercice. La réforme évidente — supprimer un étage — ne produit presque rien. La réforme qui produirait beaucoup — démêler les compétences, les contrats, les zonages et les financements — n’a pas de slogan, ne tient pas en une phrase de meeting, et suppose de comprendre en détail des mécanismes que les Français n’ont aucune raison de connaître.
Une réforme illisible ne sera jamais appliquée. Une réforme simpliste ne produira jamais d’économies.
Élysée Conseils fait ici de son mieux pour tenir les deux bouts : être concis sans être faux, pragmatique sans être approximatif, cohérent d’un chapitre à l’autre du programme, et réaliste sur ce qu’une administration peut réellement mettre en œuvre en cinq ans. Cette page présente donc chaque rapport pour ce qu’il est : sa commande, son auteur, sa date, son volume, sa structure et sa thèse. Libre à chacun de vérifier.
Rapport Ravignon — le coût chiffré de la confusion
| Titre | Coûts des normes et de l’enchevêtrement des compétences entre l’État et les collectivités : évaluation, constats et propositions |
|---|---|
| Auteur | Boris Ravignon, maire de Charleville-Mézières, président d’Ardenne Métropole, assisté d’Émile Blaison (inspection générale des finances) et d’Adrien Sperry (inspection générale de l’administration) |
| Commanditaire | Ministre délégué chargé des comptes publics et ministre déléguée chargée des collectivités territoriales et de la ruralité |
| Remis le | 29 mai 2024 (mission lancée en décembre 2023) |
| Volume | Une centaine de pages hors annexes |
| Méthode | Dizaines d’auditions et enquête auprès d’environ 200 collectivités |
Résumé
Ce rapport est le premier à chiffrer sérieusement ce que coûte l’enchevêtrement des compétences entre l’État et les collectivités. Il aboutit à un montant de 7,4 milliards d’euros par an, dont environ 6 milliards sont supportés par les collectivités elles-mêmes. Sa première conclusion est politiquement décisive : le débat sur la suppression d’un niveau de collectivité n’a pas lieu d’être, et le rapport consacre une section entière à écarter cette hypothèse, niveau par niveau, en la chiffrant. Sa seconde conclusion l’est tout autant : les coûts les plus significatifs du chevauchement n’interviennent pas sur des compétences que les communes se seraient arrogées, mais sur des compétences qui leur sont historiquement confiées — enseignement, urbanisme, voirie. Autrement dit, ce n’est pas parce que la commune fait trop de choses qu’elle coûte cher ; c’est parce que le système l’empêche de faire correctement ce qui lui revient déjà. Le rapport relève enfin que l’État « demeure très présent » et qu’il « n’a de cesse de revenir sur des politiques parfois décentralisées depuis de nombreuses années », notamment par la voie de la contractualisation.
Structure du rapport
Cinq parties
- Le constat — documentation de l’enchevêtrement des responsabilités et des compétences dans l’organisation actuelle.
- Le chiffrage — évaluation des coûts de cet enchevêtrement, par strate et par compétence.
- La clarification — propositions de réorganisation des compétences, avec trois régimes distincts : compétences attribuées à un seul responsable, compétences coordonnées par un chef de file, compétences partagées.
- Les normes — pistes pour un meilleur encadrement de la production normative applicable aux collectivités.
- La simplification — allègement des règles de commande publique, de ressources humaines et de gestion financière.
économie estimée de la suppression des départements, selon le rapport — soit 0,008 % de la dépense publique, contre 7,4 Md€ de coût annuel de la confusion des compétences.
Source : rapport Ravignon, mai 2024.
Rapport Woerth — la décentralisation et la confiance
| Titre | Décentralisation : le temps de la confiance |
|---|---|
| Auteur | Éric Woerth, député, chargé par décret du 6 novembre 2023 d’une mission temporaire sur la clarification de l’action publique territoriale |
| Destinataire | Président de la République |
| Remis le | 30 mai 2024 — soit le lendemain du rapport Ravignon |
| Volume | 156 pages |
| Contenu | 51 propositions |
Résumé
Le rapport Woerth part d’un constat de fatigue : après quarante ans, la décentralisation fonctionne mais s’est essoufflée, se transformant en processus technique marqué par l’immobilisme et la dispersion de l’argent public. L’auteur y voit une « dilution du pouvoir » et des stratégies d’évitement de la responsabilité. Comme Ravignon, il refuse explicitement la suppression d’une strate, qu’il classe parmi les idées reçues, en relevant que ceux qui la prônent se gardent bien de préciser laquelle serait de trop. Il propose à la place une répartition plus nette : au bloc communal les services publics locaux, au département les solidarités et les réseaux, à la région le développement économique et la transition écologique. Il consacre le rôle du maire comme « premier mètre de l’action publique » et affirme que les intercommunalités, désormais matures, doivent être mises au service des communes selon le principe de subsidiarité. Trois propositions font débat : la réintroduction du conseiller territorial siégeant à la fois au conseil départemental et au conseil régional, le retour partiel du cumul entre mandat parlementaire et mandat exécutif local, et la réduction d’environ 20 % du nombre de conseillers municipaux, assortie d’une revalorisation des indemnités des maires des communes de moins de 20 000 habitants. Il propose enfin la suppression de la Métropole du Grand Paris, qui n’a selon lui pas atteint son objectif.
Structure du rapport
Trois axes, 51 propositions
- Clarifier la répartition des compétences entre les collectivités — chef de filât renforcé, statut unique d’intercommunalité, dissolution des pôles d’équilibre territorial et rural, transfert de la majorité des routes nationales non concédées aux départements.
- Consolider les moyens — schéma de financement plus clair, cohérent et prévisible, dotation unique d’investissement à usage flexible confiée aux préfectures de département, encadrement drastique des appels à projets nationaux, recentrage des contrats État-collectivités autour de quelques grands dispositifs, création d’une plateforme départementale de financement et d’ingénierie.
- Faciliter l’exercice des mandats locaux et faire évoluer les modalités électorales — statut de l’élu, responsabilité pénale, indemnités, conseiller territorial, cumul des mandats.
La proposition 51, la plus discutée, crée un mécanisme encadré de substitution permettant au préfet de contraindre, dans les cas les plus flagrants de carence sur un service public essentiel, une collectivité à financer en priorité ses compétences essentielles.
Cour des comptes — les finances publiques locales
| Titre | Les finances publiques locales — résultats 2025 et perspectives 2026 |
|---|---|
| Auteur | Cour des comptes, avec les chambres régionales et territoriales des comptes |
| Publié en | Juillet 2026 |
| Nature | Rapport annuel sur la situation financière et la gestion des collectivités territoriales |
Résumé
Ce rapport apporte au dossier une pièce que ni Ravignon ni Woerth ne fournissent : le retour d’expérience de la dernière grande réforme de structure. La Cour y établit que les regroupements de régions décidés en 2015 n’ont pas permis, jusqu’à présent, de réaliser des gains d’efficience. Le détail est plus sévère encore que la formule : des économies ont bien été relevées dès la première année sur les assurances, l’achat d’énergie, les frais postaux, l’immobilier et les systèmes d’information, mais dans la majorité des cas les gains sont restés limités faute de réorganisations structurelles, avec une hausse des dépenses indemnitaires de près de 12 % entre 2017 et 2018 dans les régions fusionnées contre un peu plus de 6 % ailleurs, et le maintien des effectifs dans les sièges des anciennes régions. Le rapport documente par ailleurs la contrainte croissante qui pèse sur les budgets locaux : effet de ciseaux entre recettes et dépenses de fonctionnement, réduction des marges fiscales, et contribution demandée au redressement des comptes publics.
Fusionner des structures sans supprimer de compétences n’économise rien : on additionne les sièges au lieu de les soustraire.
C’est, à nos yeux, le contre-exemple central de tout le dossier. Il explique pourquoi une réforme purement institutionnelle — moins de régions, moins de communes, moins de départements — ne produit pas les économies qu’on lui prête. Ce qui coûte, ce n’est pas le nombre de structures : c’est le nombre d’interlocuteurs par euro dépensé.
Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan — note n° 159
| Titre | Dépenses locales : pour un nouveau contrat entre collectivités et État |
|---|---|
| Auteur | Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (ex-France Stratégie) |
| Publié en | Avril 2026 |
| Nature | Note d’analyse n° 159 |
Résumé
C’est le document le plus récent du corpus consacré spécifiquement à la dépense locale, et le seul qui tente d’identifier un potentiel d’économies supérieur à celui du rapport Ravignon. Il distingue des leviers discrétionnaires, des leviers pilotables et des leviers transversaux. Mais il fait surtout deux aveux qui méritent d’être cités : il intitule lui-même la section correspondante « des marges d’efficience qui ne sont pas à la hauteur des défis », et il reconnaît que, pour les communes, réduire les dépenses de fonctionnement se traduit souvent par une contraction de l’offre de services publics. Autrement dit, l’institution la mieux placée pour proposer un plan d’économies locales reconnaît que ce plan ne suffira pas et qu’il aura un coût pour les usagers. La note propose par ailleurs une contractualisation financière ciblée sur environ 215 collectivités, disposition à laquelle les associations d’élus sont hostiles, y voyant un instrument de contrainte. Elle relève enfin qu’il n’a pas été possible de comparer finement le taux d’administration territoriale français à celui de pays comparables — lacune qui en dit long sur l’état de la donnée publique sur ce sujet.
comparaison internationale disponible du taux d’administration territoriale français. Sur un sujet débattu depuis quarante ans, la donnée de référence manque.
Source : Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, note n° 159, avril 2026.
Cour des comptes — rapport public annuel 2026
| Titre | Rapport public annuel 2026 — La cohésion et l’attractivité des territoires |
|---|---|
| Auteur | Cour des comptes et chambres régionales et territoriales des comptes |
| Publié le | 25 mars 2026 |
| Volume | 530 pages, en quatre fichiers : chapitre introductif et trois parties |
| Contenu | 14 chapitres d’enquête, 44 recommandations, 6 orientations de synthèse |
| Contradictoire | Réponses publiées du Premier ministre et de sept associations d’élus |
Résumé
C’est le document le plus lu et le plus commenté de l’année de la Cour des comptes, et il rompt avec la formule habituelle : au lieu d’une série de contrôles sans lien, il est monographique. Ses quatorze chapitres traitent tous de la cohésion et de l’attractivité des territoires — hôpital, collèges, logement social, accès numérique aux services publics, mobilités du quotidien, réindustrialisation, couverture numérique, emploi, sécurité, politique de la ville, aménagement, partenariats État-collectivités, péréquation. Il ne parle jamais d’architecture institutionnelle, et c’est précisément ce qui le rend utile : il donne l’inventaire des doublons vus depuis le terrain, dans quatorze domaines différents, avec le nom des dispositifs, les montants et les dates. On y apprend que l’État consacre 18,5 Md€ de crédits et environ 15 Md€ de dépenses fiscales à la cohésion des territoires, que les collectivités y consacrent 316 Md€ de dépenses brutes, et que la Cour juge l’information des parlementaires et des citoyens sur ces montants « particulièrement peu lisible et morcelée ». On y trouve aussi un encadré intitulé, par la Cour elle-même, « le zonage territorial : l’autre millefeuille français ».
Structure du rapport
Un chapitre introductif et trois parties
- Chapitre introductif — état des inégalités territoriales, attentes sociales, acteurs et moyens financiers de la cohésion. Comparaison avec l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni.
- Première partie — Garantir l’accès aux services essentiels (5 chapitres) : maillage hospitalier, accès aux soins en outre-mer, carte des collèges, logement social, accès numérique aux services publics.
- Deuxième partie — Soutenir le développement des territoires (5 chapitres) : mobilités du quotidien, réindustrialisation, couverture numérique, disparités territoriales de l’emploi, sécurité du quotidien.
- Troisième partie — Améliorer la cohérence et la clarté de l’action publique (4 chapitres) : politique de la ville, opérations d’aménagement d’intérêt national, partenariats État-collectivités, péréquation.
- Conclusion générale — trois axes et six orientations de synthèse, suivies des réponses du Premier ministre et des associations d’élus.
Trois chiffres qui résument le rapport
des communes françaises sont couvertes par le seul zonage France ruralités revitalisation, soit près de 20 000 communes. Un dispositif de ciblage qui couvre 57 % de son univers n’est plus un ciblage.
Source : Cour des comptes, rapport public annuel 2026, chapitre introductif.
contrats de relance et de transition écologique signés depuis 2021, auxquels s’ajoutent 12 contrats de plan État-Région et des dispositifs contractuels que la Cour dit elle-même « si nombreux qu’ils ne sauraient être tous recensés ».
Source : Cour des comptes, rapport public annuel 2026, troisième partie, chapitre 3.
de péréquation entre collectivités en 2024 — soit 6,3 % des recettes de fonctionnement du bloc communal, 4,9 % de celles des départements et 0,1 % de celles des régions. Après péréquation, les écarts de potentiel financier entre ensembles intercommunaux vont encore de 1 à 9.
Source : Cour des comptes, rapport public annuel 2026, troisième partie, chapitre 4.
Deux documents publiés fin 2025 et début 2026 complètent ce tableau. Ils font l’objet des deux sections suivantes.
Mission Faure — aménagement du territoire et contractualisation
| Titre | Aménagement du territoire et contractualisation entre l’État et les collectivités — Pour une mobilisation coordonnée |
|---|---|
| Auteur | Dominique Faure, maire de Saint-Orens-de-Gameville, vice-présidente de Toulouse Métropole, ancienne députée et ancienne ministre, assistée de trois inspecteurs généraux de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable |
| Commanditaire | Ministre de l’aménagement du territoire et de la décentralisation, lettre de mission du 19 mars 2025 |
| Daté de | Décembre 2025 |
| Volume | 119 pages, dont une dizaine d’annexes |
| Contenu | 13 recommandations, 67 auditions |
Résumé
Ce rapport pose un diagnostic que les quatre précédents n’avaient pas formulé aussi nettement : l’aménagement du territoire, qui fut un point cardinal de la politique française de la seconde moitié du XXe siècle, s’est progressivement effacé depuis vingt ans. La mission constate que si les collectivités jouent désormais un rôle central, l’État reste un acteur majeur en investissements et en services publics, mais que son action s’est fragmentée en politiques sectorielles et en dispositifs d’aide ponctuels. La réponse aux fractures sociales a consisté à multiplier les dispositifs correctifs, certains pertinents, mais qui ont dilué la vision d’ensemble. La mission propose donc un modèle clairement partenarial : l’État fixe une vision nationale, coordonne et accompagne ; les régions et les intercommunalités sont les pivots de l’action locale ; les acteurs socio-économiques sont pleinement associés. Sur la contractualisation, elle propose de remplacer les contrats de relance et de transition écologique par des « contrats d’aménagement du territoire » à champ élargi, associant les départements, adossés à des orientations stratégiques territorialisées. Deux aveux méritent d’être relevés : la mission indique n’avoir pas été en mesure, compte tenu du volume et de l’hétérogénéité des contrats existants, de conduire leur évaluation ; et elle précise avoir dû accélérer la remise de son rapport pour tenir compte de l’agenda gouvernemental de décentralisation.
Structure du rapport
Six parties et treize recommandations
- Pour une définition partagée de l’aménagement du territoire — un projet politique doublé d’un mode de gouvernance fondé sur les projets de territoire.
- Un état des lieux qui appelle à un renouveau — l’effacement progressif de la politique d’aménagement au profit de politiques sectorielles.
- Des orientations — sur les finalités, sur la gouvernance globale, sur l’organisation de l’État.
- Des propositions au niveau national — stratégie nationale d’aménagement du territoire dès 2026 aux horizons 2035 et 2050, conférence nationale de l’aménagement du territoire présidée par le Premier ministre associant toutes les strates de collectivités, débat parlementaire voire loi d’orientation, organe interministériel de coordination, articulation avec la politique européenne de cohésion post-2027.
- De nouvelles relations entre l’État et les territoires — rénovation de la contractualisation, soutien aux capacités propres des collectivités « y compris fiscales le cas échéant », gouvernance élargie aux acteurs socio-économiques et aux citoyens.
- Des propositions en matière de décentralisation — un nouvel acte de décentralisation qui clarifie les pouvoirs respectifs et adosse les responsabilités à des capacités techniques et financières adéquates.
Les annexes, qui représentent près de la moitié du volume, contiennent un bilan de la contractualisation, une présentation budgétaire de l’action de l’État, un comparatif européen et une analyse des dispositifs de différenciation et d’adaptation.
Mission d’information parlementaire — territorialisation
| Titre | Rapport d’information sur la territorialisation et le portage des politiques publiques en termes d’aménagement du territoire et de transition énergétique et écologique |
|---|---|
| Auteurs | Constance de Pélichy et Vincent Thiébaut, rapporteurs ; mission présidée par Mickaël Cosson, au nom de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire |
| Référence | Assemblée nationale, n° 2506, dix-septième législature |
| Déposé le | 18 février 2026 |
| Contenu | 30 propositions réparties en quatre axes |
| Méthode | Auditions et déplacement dans le Bas-Rhin |
Résumé
C’est le document le plus direct du corpus sur le coût réel du millefeuille. Les rapporteurs partent d’un paradoxe : jamais le cap de la transition écologique n’a été aussi clairement fixé ni aussi largement partagé par les élus locaux, et pourtant l’action reste enrayée au moment de passer des trajectoires nationales aux projets réalisés. Ils identifient trois blocages. Un blocage institutionnel d’abord : absence de politique coordonnée d’aménagement du territoire au niveau national, multiplication des agences qui fragmente le pilotage, et localement un enchevêtrement des compétences, des financements et des schémas qui brouille la responsabilité politique — qui décide, qui finance, qui arbitre. Un blocage normatif ensuite : l’instabilité et l’inflation des normes créent des injonctions contradictoires et déplacent l’action publique vers une culture du risque juridique, la sécurisation procédurale primant sur la conduite de projet. Un blocage structurel enfin : l’ingénierie est devenue la ressource rare, et l’offre d’appui s’est multipliée sans devenir lisible, parfois en concurrence avec l’offre locale existante. La formule centrale du rapport mérite d’être citée : le millefeuille territorial n’est pas qu’un débat institutionnel, il constitue un coût de transaction qui pèse directement sur l’efficacité des politiques publiques et sur les finances publiques.
Territorialiser n’est pas produire un document supplémentaire ; c’est organiser une chaîne cohérente stratégie — programmation — exécution.
Structure du rapport
Quatre axes, trente propositions
- Clarifier la gouvernance — conditionner la publication des documents nationaux de planification à une estimation de leurs conséquences financières pour les collectivités, recréer un grand ministère de la transition écologique et de l’aménagement du territoire, faire du secrétariat général à la planification écologique le chef d’orchestre interministériel.
- Clarifier les compétences et les moyens — un nouvel acte de décentralisation réalignant responsabilités, compétences et moyens ; la région consacrée chef de file effectif de la transition écologique ; l’intercommunalité et les pôles d’équilibre territorial et rural comme mailles d’assemblage ; un paquet de simplification inspiré du rapport Ravignon.
- Passer d’une territorialisation documentaire à une territorialisation de projets — une seule instance de décision État-collectivités, avec une revue trimestrielle, et suppression des autres instances de coordination qui ne débouchent pas sur des arbitrages ; un contrat de mandature 2026-2031 comme outil unique de programmation locale ; regroupement des dotations d’investissement et du Fonds vert en une dotation unique à calendrier unique ; loi de programmation des finances locales sur la durée du mandat municipal.
- Faire de l’ingénierie le levier prioritaire — recensement exhaustif en préfecture de l’ingénierie disponible dans chaque département, guichet unique départemental, fin des appels à projets des agences de l’État avec déconcentration des crédits vers les préfets, équipes mobiles en sous-préfecture pour aller au-devant des territoires les moins dotés.
Deux propositions recoupent directement nos propres conclusions : la suppression des instances de coordination qui n’arbitrent pas, et le guichet unique départemental pour l’accès à l’ingénierie et aux financements de l’État.
Ce sur quoi les sept rapports sont d’accord
Sur cinq points, la convergence est totale — et elle contredit frontalement le discours dominant sur la simplification territoriale.
| Point | Ce que disent les rapports |
|---|---|
| Aucune suppression de strate | Ravignon l’écarte niveau par niveau et la chiffre. Woerth la classe parmi les idées reçues. La Cour des comptes ne la propose nulle part, ni dans son rapport sur les finances locales, ni dans ses 44 recommandations de 2026. |
| Les fusions de structures ne produisent pas d’économies | La Cour des comptes établit que les fusions de régions de 2015 n’ont pas produit de gains d’efficience. Les sièges se sont additionnés, les effectifs sont restés. |
| Le vrai coût est celui de la confusion | 7,4 Md€ par an selon Ravignon, dont environ 6 Md€ portés par les collectivités. Le coût vient du nombre d’interlocuteurs par euro dépensé, pas du nombre de structures. |
| La contractualisation a proliféré au-delà du raisonnable | Woerth demande d’encadrer drastiquement les appels à projets et de recentrer les contrats. La Cour recense 849 CRTE et 12 CPER et renonce à recenser le reste. Le Haut-commissariat propose un nouveau contrat, précisément parce que les anciens ne fonctionnent plus. |
| Une instance nationale unique est nécessaire | La Cour des comptes propose une instance annuelle des territoires surplombant les comités thématiques. La mission Faure propose une conférence nationale de l’aménagement du territoire présidée par le Premier ministre. La mission parlementaire propose une instance unique de décision État-collectivités et la suppression de celles qui n’arbitrent pas. Trois rapports, la même conclusion. |
| L’ingénierie est la ressource rare | La mission parlementaire en fait le facteur limitant de toute l’action publique locale. La mission Faure recommande d’accompagner la montée en capacités propres des collectivités. La Cour des comptes relève que les collectivités n’ont pas toujours le personnel pour solliciter des subventions et que l’offre des opérateurs manque de lisibilité. |
| La donnée manque | Aucune comparaison internationale du taux d’administration territoriale. Aucune mesure de la dépense publique consolidée par territoire. Les dépenses de sécurité sociale au bénéfice des territoires ne sont pas identifiées, la Cour le dit explicitement. |
Ce sur quoi ils se contredisent
La transparence impose de le dire : ces rapports ne disent pas tous la même chose. Deux d’entre eux, commandés par le même exécutif et remis à un jour d’intervalle, se contredisent frontalement sur deux sujets.
| Sujet | Position A | Position B |
|---|---|---|
| Gouvernance des Ehpad | Ravignon — unification sous la tutelle unique du département, avec délégation des crédits de l’assurance-maladie | Woerth — recentralisation du financement |
| Routes nationales non concédées | Ravignon — transfert aux régions | Woerth — transfert aux départements |
| Émiettement communal | Cour des comptes — la persistance de l’émiettement communal freine la qualité de la dépense publique | Association des maires de France — les investissements locaux, quelle que soit la taille de la commune, sont une force pour la Nation et non une faiblesse ; en zone rurale, les élus sont parfois la dernière manifestation du service public |
| Pôles d’équilibre territorial et rural | Woerth — engager un processus de dissolution des PETR, structures redondantes | Mission d’information parlementaire — soutenir la création et la consolidation des PETR dans les territoires ruraux, comme mailles d’assemblage de l’ingénierie |
| Contrainte financière sur les collectivités | Haut-commissariat — contractualisation financière ciblée sur environ 215 collectivités | Associations d’élus — instrument de coercition, opposition ferme |
Ces contradictions ne sont pas un défaut du dossier : elles sont l’état réel du débat. Un programme sérieux doit les trancher explicitement, pas les dissimuler.
La position d’Élysée Conseils
Si l’on ne supprime aucune strate, que supprime-t-on ? Les doublons. Tous les doublons.
Notre ligne est arrêtée et elle découle directement de la lecture de ces cinq rapports, non d’une préférence idéologique. Nous ne supprimons aucun niveau de collectivité, parce que les deux rapports commandés par l’exécutif en 2024 démontrent que cela ne rapporterait presque rien. Nous ne fusionnons rien de force, parce que la Cour des comptes a établi que les fusions imposées de 2015 n’ont produit aucune économie. Nous remettons la commune au centre, parce que c’est l’échelon dont la légitimité démocratique est la plus forte et parce que c’est là que le système fait aujourd’hui perdre le plus de temps et d’argent.
Une compétence, un responsable, un euro.
Nos quatre principes
- Aucune strate supprimée. Commune, département et région sont conservés. Ce n’est pas une prudence électorale : c’est la conclusion convergente des rapports Ravignon et Woerth.
- La commune au centre. Le maire est le premier point d’accès aux services publics et doit obtenir, dans un délai fixé, les réponses de l’État et des autres collectivités pour lui-même et pour ses administrés.
- Tous les doublons supprimés — doublons de compétence, de structure, de norme, de procédure, de financement et de zonage. Un contrat par échelon, un guichet par projet, une date de fin pour chaque dispositif dérogatoire.
- Rien n’est imposé. Aucune fusion forcée, aucun transfert autoritaire, aucune trajectoire de dépense dictée unilatéralement. L’incitation précède toujours la coercition ; aucune compétence n’est transférée sans les moyens correspondants.
Nous ne promettons pas 7,4 milliards d’euros d’économies. Ce chiffre est le prix de la confusion, dont une fraction seulement est récupérable en trésorerie. Nous promettons de rendre 7,4 milliards d’euros de temps public à leur objet. Une partie deviendra de l’économie budgétaire, une partie deviendra du service rendu. Les deux sont un gain, et le dire ainsi est plus honnête que d’annoncer un chiffre rond.
Les propositions détaillées issues de ce travail figurent dans le chapitre Institutions du programme, en cours de rédaction. Les documents de travail qui les fondent sont téléchargeables ci-dessous : nous publions notre matière première, pour que chacun puisse la vérifier et la contester.
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Sources
- Boris Ravignon, Coûts des normes et de l’enchevêtrement des compétences entre l’État et les collectivités : évaluation, constats et propositions, remis le 29 mai 2024 aux ministres chargés des comptes publics et des collectivités territoriales.
- Éric Woerth, Décentralisation : le temps de la confiance, rapport au Président de la République, 30 mai 2024, 156 pages, 51 propositions.
- Cour des comptes, Les finances publiques locales — résultats 2025 et perspectives 2026, juillet 2026.
- Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, Dépenses locales : pour un nouveau contrat entre collectivités et État, note d’analyse n° 159, avril 2026.
- Cour des comptes, Rapport public annuel 2026 — La cohésion et l’attractivité des territoires, 25 mars 2026, chapitre introductif et trois parties, 530 pages, 14 chapitres, 44 recommandations.
- Dominique Faure, Aménagement du territoire et contractualisation entre l’État et les collectivités — Pour une mobilisation coordonnée, rapport à la ministre de l’aménagement du territoire et de la décentralisation, décembre 2025, 119 pages, 13 recommandations.
- Assemblée nationale, Rapport d’information sur la territorialisation et le portage des politiques publiques en termes d’aménagement du territoire et de transition énergétique et écologique, n° 2506, déposé le 18 février 2026, rapporteurs Constance de Pélichy et Vincent Thiébaut, 30 propositions.
- Réponses publiées au rapport public annuel 2026 : Premier ministre, Régions de France, Départements de France, Intercommunalités de France, Association des maires de France, France urbaine, Villes de France, Association des petites villes de France.
- Données statistiques citées par ces rapports : INSEE, DGCL, Observatoire des territoires, OFGL, ARCEP.
Élysée Conseils — think tank citoyen. Projet 2027 — Réussir ensemble, programme présidentiel open source ouvert à tous les candidats.
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AvertissementLes informations, chiffres et raisonnements contenus dans cet article dépendent des conditions économiques, environnementales et sociétales actuelles. Ils sont susceptibles d’évoluer avec elles. Les propositions formulées ici s’entendent dans le cadre de ces conditions, à la date de publication.

