Constat · Vie démocratique
Démocratie en panne : l’état des lieux avant 2027
Une défiance record, un pouvoir élu par moins de quatre inscrits sur dix, une colère qui a envahi la rue en octobre et des outils de démocratie directe verrouillés depuis vingt et un ans : à six mois de la présidentielle, nous dressons l’état des lieux de la démocratie française, chiffres officiels à l’appui.
L’essentiel
- 76 % des Français jugent que la démocratie fonctionne mal, un record depuis 2009, mais 82 % restent attachés au système démocratique.
- Le président élu en 2022 a réuni 38,5 % des inscrits, dont 42 % de votes « barrage » ; il ne recueille plus que 15 % d’avis favorables.
- 550 000 manifestants contre la vie chère le 17 octobre 2026, selon le ministère de l’Intérieur ; des couvre-feux locaux ont suivi les violences.
- 21 ans sans référendum national ; 4,87 millions de soutiens exigés pour un référendum d’initiative partagée, jamais atteints.
- 79 % des Français veulent un recours plus fréquent au référendum.
- Télécharger le dossier « La démocratie en panne — État des lieux 2026 » · PDF · 21 pages · 1,3 Mo · Confiance, légitimité, colère sociale, outils de la démocratie directe et comparaisons internationales, en chiffres sourcés.
Une défiance record, un attachement intact
Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, le centre de recherches politiques de Sciences Po, mesure chaque année depuis 2009 le rapport des Français à leurs institutions. Sa 17e vague, publiée en février 2026, est sans appel : 76 % des Français estiment que la démocratie ne fonctionne pas bien, le niveau le plus élevé jamais mesuré. Seuls 20 % font confiance à l’Assemblée nationale, son plus bas niveau depuis la création du baromètre, et 15 % aux partis politiques.
Part des Français déclarant avoir confiance. Source : CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 17, terrain OpinionWay du 12 au 28 janvier 2026, 3 166 personnes.
Le paradoxe n’est qu’apparent : 82 % des Français jugent qu’un système démocratique est une bonne chose. Ce n’est pas la démocratie qui est rejetée, c’est son fonctionnement. La confiance décroît avec la distance : trois fois plus élevée pour le maire que pour l’Assemblée nationale. Et 89 % des Français ont le sentiment de ne pas être pris en considération.
Le même baromètre mesure des tentations qui doivent alerter : 36 % souhaiteraient « un homme fort » qui n’aurait pas à se préoccuper du Parlement ni des élections. La défiance, laissée sans réponse, ouvre la porte aux solutions autoritaires.
Un mandat plus étroit qu’il n’y paraît
Le 24 avril 2022, le président de la République a été réélu avec 58,55 % des suffrages exprimés, soit 18 768 639 voix. Rapportée aux 48 752 339 électeurs inscrits, cette victoire régulière représente 38,5 % du corps électoral. Selon l’enquête Ipsos du jour du vote, 42 % de ses électeurs ont d’abord voté pour faire barrage à son adversaire. Le vote d’adhésion représenterait ainsi environ 22 % des inscrits (estimation Élysée Conseils).
15 % d’avis favorables au président de la République en octobre 2026, contre 82 % d’avis défavorables (Ipsos bva-CESI pour La Tribune Dimanche, terrain des 7 et 8 octobre 2026).
L’abstention complète le tableau. Au second tour de la présidentielle, elle est passée de 16,0 % en 2007 à 28,0 % en 2022 ; au premier tour des municipales de mars 2026, la participation n’a atteint que 57,17 %, le deuxième plus faible niveau de la Ve République. Une élection valide n’est pas en cause : c’est la portée du mandat qui l’est. Gagner un second tour ne vaut pas adhésion à chacune des mesures d’un programme.
Octobre 2026 : la rue, faute de canal
Le 17 octobre 2026, une journée nationale contre la vie chère, lancée par d’anciens gilets jaunes et rejointe par des lycéens et des étudiants, a réuni 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs. Partie de la hausse des carburants, la colère s’est élargie au coût de la vie et aux conditions d’études.
Les cortèges, majoritairement pacifiques, ont été suivis de violences d’une gravité exceptionnelle : hôtel de ville de Limoges incendié, mairie de Lille envahie, commerces pillés. Le Premier ministre a fait état de 1 200 interpellations et de 150 policiers et gendarmes blessés, avant de demander aux préfets d’instaurer des couvre-feux localisés, notamment à Paris, Lyon, Lille et Nice. Le 24 octobre, près de 410 000 personnes ont de nouveau manifesté, selon le ministère de l’Intérieur ; l’intersyndicale appelle à la grève le 5 novembre.
Rien ne justifie qu’on incendie une mairie. Mais c’est la troisième vague de colère de cette ampleur en huit ans, après les gilets jaunes et la réforme des retraites. La question n’est plus seulement celle de l’ordre public : c’est celle de l’absence de canal pour être entendu.
Le dialogue rompu
Depuis mai 2022, cinq Premiers ministres se sont succédé. La dissolution de juin 2024 a produit une Assemblée sans majorité ; un gouvernement a été censuré en décembre 2024, un autre renversé en septembre 2025. L’article 49.3, qui permet d’adopter un texte sans vote, a été utilisé plus d’une centaine de fois depuis 1958, dont plus de vingt fois entre 2022 et 2023, notamment pour la réforme des retraites.
Après les violences du 17 octobre, les responsables des partis ont été reçus à Matignon le 22 octobre. Leurs comptes rendus convergent : une séance consacrée à la doctrine du maintien de l’ordre plutôt qu’aux causes de la colère. « Une réunion technique », a résumé un dirigeant communiste ; « on ne se comprend plus », a conclu une responsable écologiste. Un sénateur socialiste a parlé du « fruit de dix ans d’absence de réponse sociale », tandis que le ministre de l’Intérieur reconnaissait lui-même « un manque d’anticipation »1.
Une démocratie directe verrouillée
L’article 3 de la Constitution l’affirme : « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Dans les faits, cette seconde voie est presque fermée.
| Outil | Condition | Résultat |
|---|---|---|
| Référendum (art. 11) | Initiative du président de la République | Aucun depuis le 29 mai 2005 |
| Référendum d’initiative partagée | 185 parlementaires et 4,87 millions de soutiens | 6 tentatives, 1 recevable, seuil jamais atteint (1,09 million en 2020) |
| Référendum local | Initiative de l’assemblée locale, jamais des électeurs | Simple avis si moins de 50 % de participation |
| Pétition parlementaire | Plateformes de l’Assemblée et du Sénat | 2,1 millions de signatures contre la loi « Duplomb » : débat sans vote, le 11 février 2026 |
| Grand débat national (2019) | Initiative de l’exécutif | 19 247 cahiers, plus de 2 millions de contributions, jamais mis en ligne |
| Convention citoyenne pour le climat | Initiative de l’exécutif | 149 propositions ; suites notées 3,3 sur 10 par ses membres |
Sources : Sénat, groupe de travail sur les institutions (7 mai 2024) ; Assemblée nationale, proposition de résolution n° 283 (2024) ; L’Info durable (11 février 2026) ; Reporterre (1er mars 2021).
L’État a multiplié les consultations, jusqu’à l’application Agora, devenue en juin 2026 l’outil de référence des consultations en ligne. Mais consulter n’est pas décider : le plan d’action national pour un gouvernement ouvert 2024-2026 compte dix-sept engagements, et aucun ne porte sur le référendum ou l’initiative citoyenne. Le débat progresse pourtant au Parlement : le Sénat a proposé en 2024 d’abaisser le seuil du référendum d’initiative partagée, et la commission des lois de l’Assemblée a adopté en février 2026 une proposition de référendum d’initiative citoyenne délibératif.
Ce que demandent les Français
Part des Français favorables. Source : CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 17, « Décryptages », février 2026.
Les Français ne demandent pas moins de démocratie : ils en demandent davantage. 79 % veulent un recours plus fréquent au référendum, 72 % être associés plus directement aux décisions, 71 % des conventions citoyennes dont ils souhaitent, à 79 %, que les propositions soient soumises au référendum. Près de six sur dix se disent prêts à changer de Constitution.
Ce constat est le point de départ de notre travail sur la démocratie directe. Nos propositions feront l’objet d’un prochain article et d’un rapport dédié du Projet 2027.
Questions fréquentes
Le président élu en 2022 manque-t-il de légitimité ?
Son élection est régulière et incontestable. Nous constatons seulement qu’elle reposait sur 38,5 % des inscrits et, pour 42 % de ses électeurs, sur un vote de barrage : un mandat réel, mais étroit.
Pourquoi n’y a-t-il plus de référendum en France ?
Le référendum national dépend de l’initiative de l’exécutif, qui n’y a plus recouru depuis le « non » de 2005. Le référendum d’initiative partagée exige 4,87 millions de soutiens et n’a jamais abouti.
Les violences d’octobre disqualifient-elles la mobilisation ?
Les cortèges ont été majoritairement pacifiques et les violences ont été condamnées par l’ensemble des forces politiques. Les deux constats coexistent : la colère est réelle, et la violence n’est jamais une réponse.
Pour aller plus loin
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Sources
- CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 17, premiers résultats et Décryptages, février 2026
- Ipsos bva-CESI pour La Tribune Dimanche, baromètre politique d’octobre 2026
- Public Sénat, résultats proclamés par le Conseil constitutionnel (27 avril 2022) et enquête Ipsos du jour du vote
- Banque des Territoires, participation au premier tour des municipales 2026
- AFP via Boursorama, journée de mobilisation contre la vie chère (18 octobre 2026)
- Public Sénat, réunion des partis à Matignon (22 octobre 2026) et réactions parlementaires (19 octobre 2026)
- Sénat, groupe de travail sur les institutions, 20 propositions (7 mai 2024)
- Assemblée nationale, proposition de résolution n° 283 sur les doléances du grand débat (2024) et rapport n° 2424 sur le RIC délibératif (2026)
- L’Info durable, pétition contre la loi Duplomb : débat inédit mais sans vote (11 février 2026)
- Reporterre, la Convention citoyenne note 3,3 sur 10 (1er mars 2021)
- Partenariat pour un gouvernement ouvert, plan d’action national pour la France 2024-2026
Notes
- Citations tirées des comptes rendus de Public Sénat des 19 et 22 octobre 2026. Conformément à notre règle, les responsables politiques sont désignés par leur fonction et non par leur nom.
Philippe Agnelli, président d’Élysée Conseils
AvertissementLes informations, chiffres et raisonnements contenus dans cet article dépendent des conditions économiques, environnementales et sociétales actuelles. Ils sont susceptibles d’évoluer avec elles. Les propositions formulées ici s’entendent dans le cadre de ces conditions, à la date de publication.
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