Tribune · Auteure invitée · Économie et société
Mieux qu’un « revenu universel », proposons aux Européens un « revenu contributif »
À chaque grande bascule, l’idée d’un revenu universel refait surface ; elle séduit aujourd’hui les penseurs de la tech américaine. Geneviève Bouché, futurologue et auteure invitée, propose à l’Europe une autre voie : un revenu qui rémunère la contribution des citoyens à la qualité du vivre-ensemble, plutôt qu’un revenu versé pour consommer. Une manière, selon elle, de répondre à la polycrise par l’attractivité plutôt que par la dette.
L’essentiel
- Le revenu universel revient à chaque bascule de société ; il est aujourd’hui très en vogue chez les intellectuels de la tech américaine.
- L’auteure lui préfère un revenu contributif : réorienter le temps libéré par une numérisation pertinente vers des activités qui améliorent la qualité du vivre-ensemble.
- Le citoyen n’y est plus seulement consommateur de prestations publiques, mais contributeur de la vie collective.
- Cette proposition s’inscrit dans un modèle européen fondé sur l’attractivité et la cohésion, plutôt que sur la course au « toujours plus ».
- Elle répond aux quatre composantes de la polycrise : le climat, le retournement démographique, la numérisation de la société et la fin du carbone.
Pourquoi le revenu universel revient-il dans le débat ?
Parce qu’il ressurgit à chaque bascule de société, et que la tech américaine en a fait sa réponse à l’automatisation.
À chaque bascule sociétale, le thème du revenu universel remonte à la surface. Il est aujourd’hui très en vogue chez les intellectuels de la tech américaine, qui y voient la contrepartie naturelle d’une automatisation généralisée : les machines produisent, les citoyens reçoivent.
L’Europe a mieux à proposer. Pressée par des concurrents qui la poussent vers une dette sans fin, et attendue par des générations montantes qui demandent du sens, elle a l’occasion de montrer sa capacité à sortir renforcée des chocs. Elle pourrait choisir le revenu contributif, et plus largement un modèle de société fondé sur l’attractivité.
Que signifie repenser l’économie ?
Revenir à son sens premier : la manière dont une communauté partage entre ses membres la valeur qu’elle crée.
Le débat sur le revenu universel oblige à réfléchir à ce que devient la pensée économique dans le monde qui vient. Étymologiquement, l’économie désigne la manière dont une communauté décide de partager entre ses membres la valeur qu’elle crée.
Repenser l’économie, c’est donc d’abord s’accorder sur les fondements de la bascule en cours : ses thèmes visibles, mais aussi ses ressorts plus profonds, ceux qui ne font pas les gros titres et qui orientent pourtant la société.
Quelle civilisation l’Europe peut-elle choisir ?
Une civilisation de l’attractivité et de l’inclusion, plutôt qu’une compétition prisonnière du « toujours plus ».
La compétition économique actuelle est enfermée dans une logique du « toujours plus » dont elle ne sait pas sortir. Prise dans une quête sans fin de profit et de productivité, elle produit un monde déshumanisé, fidèle à la logique de l’anthropocène, où l’homme cherche à dompter la nature.
Dans Économie productive, économie contributive, je propose une autre voie pour l’Europe : une civilisation qui privilégie l’attractivité et l’inclusion. Sa doctrine repose sur le respect de l’environnement et des personnes. L’expérience montre que lorsque l’homme cesse de dompter la nature pour composer avec elle, il obtient de meilleurs résultats. Il lui faut pour cela une palette de talents bien plus variée qu’à l’époque que nous quittons. C’est le passage de l’anthropocène au symbiocène, l’ère où l’homme vit en symbiose avec le vivant.
Comment gouverner un monde complexe ?
En passant d’une gouvernance hiérarchique, faite pour le « compliqué », à une gouvernance en réseau, outillée pour le « complexe ».
Respecter l’environnement oblige à changer de gouvernance. Nos institutions savent gérer ce qui est compliqué : un problème difficile, mais qui se découpe en morceaux. Elles sont mal armées face au complexe, c’est-à-dire face aux interactions entre les problèmes, où chaque décision en déplace une autre.
Pour y parvenir, il faut faire comme la nature : s’organiser en réseau, et non plus seulement en pyramide.
Qu’est-ce que le revenu contributif ?
Un revenu qui rémunère la contribution des citoyens à la qualité du vivre-ensemble, au lieu de financer leur seule consommation.
Pour renforcer la cohésion sociale face aux menaces hybrides et à l’essoufflement des modèles traditionnels, le revenu contributif se présente comme une solution crédible. Il repose sur deux idées simples :
- réorienter le temps et les compétences libérés par une numérisation bien conduite vers l’économie contributive, dont la vocation est d’améliorer la qualité du vivre-ensemble ;
- donner aux citoyens la possibilité d’y contribuer eux-mêmes, plutôt que de rester de simples consommateurs de prestations publiques.
La différence avec le revenu universel est de nature. Le revenu universel verse sans rien demander ; le revenu contributif reconnaît ce que chacun apporte à la communauté. Plus de liberté individuelle appelle plus d’engagement, et c’est cet engagement qui rend la prospérité collective plus robuste.
La proposition
- Créer un revenu contributif européen, qui rémunère les activités utiles à la qualité du vivre-ensemble, en complément de l’économie productive.
- Le financer par les gains de la numérisation, en réorientant vers l’économie contributive les ressources humaines qu’elle libère.
- Adapter progressivement les institutions à cette évolution de la pensée économique, plutôt que de la décréter d’un coup.
- Chiffrage : à établir.
Pourquoi est-ce urgent ?
Parce que la polycrise ne laisse plus le choix, et qu’un projet attractif est le meilleur antidote à la radicalisation.
Nous devons répondre aux quatre composantes majeures de la polycrise actuelle : l’évolution du climat, le retournement démographique, la numérisation de la société et la fin du carbone. La transition vers le symbiocène invite à délaisser le consumérisme au profit d’une gestion durable et locale des richesses.
Une éco-anxiété diffuse gagne la population. Dès qu’un projet attractif lui sera proposé, elle devrait l’adopter, plutôt que de s’aventurer dans une radicalisation politique dont on sait déjà qu’elle est sans lendemain.
Quel choix pour l’Europe ?
Celui de l’attractivité et de la cohésion, entre deux modèles qui ne lui ressemblent pas.
Le revenu contributif suppose une évolution de la pensée économique, donc une adaptation progressive des institutions. C’est pour l’Europe l’occasion de se distinguer de ses deux grands concurrents : l’un poursuit un modèle ultra-technologique mais déshumanisé, l’autre un modèle d’accaparement.
Une Europe qui choisit l’attractivité et la cohésion, ce n’est pas de l’angélisme. C’est du réalisme : l’attractivité attire les talents, et les talents construisent un monde meilleur.
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Geneviève Bouché est futurologue et cybernéticienne, docteure en sciences des organisations (Université Paris-Dauphine, option futurologie) et titulaire d’une maîtrise d’informatique. Auteure invitée d’Élysée Conseils, elle travaille sur le sens de l’innovation et sur les conditions de construction d’une nouvelle civilisation, en France, en Europe et à l’échelle mondiale.
Elle est l’auteure de Je vais monter ma boîte !!! (2003), Changeons de civilisation (2015) et Économie productive, économie contributive. Son profil LinkedIn. Une première version de ce texte a été publiée sur son blog.
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AvertissementLes informations, chiffres et raisonnements contenus dans cet article dépendent des conditions économiques, environnementales et sociétales actuelles. Ils sont susceptibles d’évoluer avec elles. Les propositions formulées ici s’entendent dans le cadre de ces conditions, à la date de publication.
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